Christophe Cottereau : d’ingénieur à paysan, la transmission au cœur d’une aventure humaine
Ingénieur en environnement de formation, Christophe Cottereau réalise que sa place se trouve auprès de la nature, en lien fort avec le vivant. Il entame alors une reconversion professionnelle et devient paysan herboriste. Depuis 16 ans maintenant, il s’occupe de la ferme qui lui a été transmise : les Senteurs du Claut.
Entrepreneur d’avenir : Qu’est-ce qui mène un ingénieur en environnement à devenir paysan herboriste ?
Christophe Cottereau : Tout commence là où je suis né. J’ai eu la chance de grandir en Sarthe, en lien avec la nature. Je pense que ça tout mon être y est sensible. Après, comment passe-t-on d’ingénieur en environnement à mon métier d’aujourd’hui ? Je pense que la bascule s’est faite consécutivement à une maturité personnelle, familiale, et contextuelle, alignée avec une forte envie de ne pas me retourner un jour sur ma vie, de regarder dans le rétro et de me dire : « t’as même pas essayé ».
Le passage ne se fait pas en un claquement de doigts, évidemment. Il faut accepter une prise de risque – en étant ingénieur on a un certain confort pécunier – assumer, accepter qu’il y ait des peurs à affronter. C’est du lâcher prise. À un moment donné j’ai trouvé les moyens d’écouter mon être et de me dire : « l’endroit où tu te sens le mieux, c’est quand tu es en lien fort avec la nature, avec le vivant qui t’entoure ». Alors il faut en faire quelque chose, pour moi ça a été un projet individuel de formation en agriculture biologique, pendant 10 mois. Le jour où j’ai pris cette décision, c’était très clair pour moi. Le plus dur c’était d’assumer le regard de l’autre, des proches qui – bien qu’aimants – renvoient leurs propres peurs. Dans ce genre de période, on n’a pas besoin de ça, donc on prend un peu de distance.
A l’époque, on vivait déjà (ma petite famille et moi) dans les Alpes maritimes. On a passé les 10 mois de ma formation dans le Diois, dans la Drôme. Habiter dans une ferme, loin de tout, a permis de tester la petite famille et de voir si le rêve était réalisable. Au bout de 10 mois, en novembre 2009, j’ai obtenu mon BPREA (Brevet Professionnel de Responsable d’Exploitation Agricole). C’est un titre un peu pompeux, je n’aime pas du tout ces mots. Moi je me considère plus comme paysan, un terme porteur de sens, dans le lien au territoire et le rôle d’acteur du territoire.
Dans la foulée, la vie a fait que Sylviane – qui a créé Les Senteurs du Claut avec son mari Alain – m’a appelé en me disant qu’Alain souhaitait s’arrêter. Elle m’a demandé si j’étais partant pour reprendre et travailler avec elle. À ce moment-là, je fais le point. Je connais le département par cœur, j’y travaille déjà, nos valeurs s’alignent et la petite famille est partante : tous les feux sont au vert !
Vos grands-parents étaient agriculteurs, vous avez pris la suite des fondateurs de la ferme des Senteurs du Claut : on retrouve dans votre parcours la notion de lien et de transmission. Comment s’est déroulée la passation de Sylviane et Alain (les fondateurs de la ferme), à vous ? Comment rendre hommage à leur rêve, tout en poursuivant le vôtre ?
Sur la ferme, le mot transmission et les valeurs associées sont essentielles. J’accueille un certain nombre de groupes, de naturopathes ou autres thérapeutes qui viennent pour des formations. J’ai compris la force de la transmission avec Sylviane et Alain que je ne remercierais jamais assez d’avoir eu la sagesse, la force, de transmettre. Les transmissions de savoir ou de ferme sont loin d’être simples, elles peuvent être des échecs douloureux pour les deux parties.
En arrivant aux Senteurs du Claut en 2009, je rencontre deux êtres avec un très fort caractère. A cette époque, je suis encore un peu fragile. Il me faudra un gros travail avant de trouver et prendre ma place. Pendant 3 ans, je travaille au quotidien avec Alain pour apprendre les gestes de la culture, de la cueillette et de la distillation des plantes médicinales. En parallèle, on prépare la suite avec Sylviane : comment s’associer, quelle structure juridique va-t-on pouvoir monter ? C’est évidemment un travail difficile, ils doivent faire confiance au petit jeune. Alain a envie de transmettre tout en ayant du mal à lâcher prise : sa femme est encore en activité et ils habitent sur place.
Moi aussi, j’ai appris à faire confiance. A un moment donné, j’ai voulu faire des propositions : « on pourrait réfléchir à s’associer de telle façon ou mettre en œuvre tels outils » … Rapidement, j’ai compris que ça n’était pas reçu, que je me trompais d’objectif : j’étais là pour apprendre. C’est une belle aventure humaine, et un succès puisqu’aujourd’hui Alain a effectivement lâché prise et Sylviane a depuis pris sa retraite. Après 16 ans aux Senteurs du Claut, je peux le dire, c’est un pur cadeau.
Vos produits (huiles essentielles, cosmétiques, eaux florales) – d’une grande qualité – se trouvent aussi être en concurrence avec une offre très abondante. Qu’est ce qui fait la spécificité de vos produits et comment la valorisez-vous ?
Ma démarche s’appuie sur celle – assez visionnaire – de Sylvianne et Alain. Au moment de la création de la ferme, la chambre d’agriculture des Alpes Maritimes n’y croit pas vraiment. Dès le départ, ils se positionnent sur la qualité. Avec le recul et l’expérience, je dirais même qu’ils ont visé la haute qualité. L’alambic, l’outil de distillation qu’ils ont choisi est adapté à une chaîne qualitative et respecte l’intégrité moléculaire des essences des plantes aromatiques. Je poursuis leur vision en cherchant à faire toujours mieux. L’idée ? Depuis la graine jusqu’au produit final, l’enjeu majeur est de respecter toute la chaîne de qualité. Ça passe par des gestes clés, le respect du vivant, de la plante, et œuvrer autant que possible en conscience. Je prends souvent l’exemple de la mayonnaise ou du levain : si je suis énervé, je ne vais pas avoir le même résultat que si je suis connecté à ce que je fais. Ça, mes clientes et clients nous le renvoient : ils sentent beaucoup d’amour dans nos produits. Le choix de la qualité se dessine en particulier au moment de la récolte des plantes. Par exemple, la plupart des distillateurs vont récupérer le bois et les feuilles du laurier sauce. Ils vont tout broyer et obtenir un produit qui mélange les essences du bois et des feuilles. Moi, j’ai fait le choix de prioriser les essences les plus fines. Je sélectionne donc seulement les feuilles. J’obtiens en conséquence moins d’huiles essentielles, mais ça parle à ma clientèle, en particulier les thérapeutes, aromathérapeutes, aromachologues, qui recherchent une grande subtilité. Ça permet aux Senteurs du Claut de se démarquer et les professionnels sont satisfaits !
Attention, il ne faut tout de même pas s’endormir, on a eu des périodes difficiles, avec le COVID notamment. On a le plaisir du contact au vivant mais on ne doit pas oublier l’enjeu financier. J’ai 2 salarié•e•s, il faut que la machine tourne. La concurrence est présente, des marques plus connues vont utiliser des éléments de langage identiques à ceux de la haute qualité. Charge à nous, qui faisons cette haute qualité, de nous adapter, de trouver des éléments de différenciation pour pouvoir continuer à vendre.
Depuis 16 ans, vous vivez au rythme de la nature, de ses saisons. Que vous apprend-t-elle ? Quelle et sa place au sein de votre vie et de votre activité ?
Le lien avec la nature, avec le vivant est très fort. Il se fait par le lieu, quand je vais en cueillette, ou avec ma petite surface de plantes en culture. Je travaille manuellement, avec une volonté forte de prendre soin de la plante. Que ce soit avec mes mains, ou avec des outils manuels (sécateurs, faucille), je passe par le ressenti pour être dans un geste respectueux. Ce métier m’apprend à faire confiance à mes sens, le contact au vivant les éveille. Je peux ressentir des micro-vibrations dans le bras, dans le ventre, qui me disent : « oui c’est ça qu’il faut faire » ou le contraire.
Vis-à-vis du vivant, je ne peux pas ne pas parler des dérèglements en cours. Avant, en étant ingénieur, j’avais conscience de ces bouleversements, mais seulement dans mes petits neurones. Depuis que je fais ce métier de paysan, j’éprouve toute leur violence avec mon corps et mes sens. Les plantes, en milieu sauvage ou non, connaissent un stress hydrique monumental. L’eau ne tombe pas au bon moment ou ne tombe pas du tout. Avec des températures anormalement hautes en début d’année, elles développent leur partie végétative trop tôt, en janvier-février. En seulement 16 ans, j’ai vu un décalage d’une vingtaine de jours en moyenne, ça peut être 15 ou 30 ou 45 jours d’avance en fonction des années. Les plantes s’exposent au gel, en conséquence leur partie végétative grillent, voir ces plantes fortement impactées meurent.
L’adaptation se fait par les conduites culturales. On doit tout•e•s faire notre part. A la ferme, on s’appuie sur ce que défend l’agriculture biologique. J’insiste sur le mot « agriculture biologique », et non « agroécologie », un terme qui a été récupéré et dévoyé. A mon sens, on ne fait pas de l’agroécologie quand on utilise des produits de la famille des -cides : les pesticides, insecticides, herbicides… Si on fragilise le vivant, on va dans le mur. Mon rapport au vivant aujourd’hui, il passe aussi par mes engagements. Je suis investi sur l’agriculture biologique au niveau départemental, régional et national. Je suis notamment mandaté climat pour la FNAB (Fédération Nationale d’Agriculture Biologique). Avec mon métier et mon parcours, j’espère être un facilitateur, ça me tient fortement à cœur.
Vous faites partie de la promo 2025-2026 du programme « Les Nouvelles Voix », quel chemin vous y a mené et qu’y trouverez-vous et quel message voulez-vous porter ?
Il y a deux ans, Sylvain Trottier (Directeur de l’association Conséquences) m’a contacté pour parler de l’impact des dérèglements climatiques sur la filière lavande. Parmi les différents interlocuteurs, je représentais la partie plus traditionnelle. L’idée de Sylvain était de toucher des personnes climato-sceptiques qui pouvaient avoir une oreille attentive à certains de nos propos. On a eu un bon impact à l’époque, en particulier avec ma lecture du dérèglement climatique sur les lavandes sauvages. Les gestes et les savoir-faire ancestraux que j’essaie de perpétuer peuvent toucher ce type de public, en particulier avec la lavande et ce qu’elle représente en Provence.
Deux ans plus tard, Agnès Brulet et Pauline Adès-Mével des Nouvelles Voix m’appellent sur les conseils de Sylvain Trottier, cette fois-ci pour que j’intègre la promo des Nouvelles Voix. J’en profite pour les remercier vivement, elles m’offrent la possibilité, en toute humilité et j’espère justesse, de parler d’enjeux qui me tiennent à cœur. Si, à ma petite échelle, je peux transmettre à la fois sur l’importance de notre lien au Vivant, et sur mon savoir-faire, j’avance dans mes rêves. Alors même si le calendrier est plein, le cœur dit oui, alors on y va à fond !
Des propos recueillis par Nolwenn Ollivier • janvier 2026