Cyr Dioré : l’écologie par la matière… et par la manière
Entre plasturgie et écologie, Cyr Dioré trace une voie résolument pragmatique : une matière 100 % biosourcée, pensée pour durer, et une ambition plus large : faire évoluer nos éco-comportements collectifs. Rencontre avec un entrepreneur qui parle autant de technique que de poésie.
La Fabrique d’avenir : Cyr, tu es entrepreneur engagé sur l’écologie après avoir débuté dans les RH et avoir tôt adhéré à Germe et tu as un parcours pour le moins singulier. En co-créant Greenfib avec Luc Menetrey, que souhaitiez-vous « réparer » ou dit autrement que souhaites-tu propulser ?
Cyr Dioré : Réparer vient de reparare, « préparer à nouveau », ça me plait beaucoup ce mot-là !
Étymologiquement, écologie c’est « connaissance de la maison », économie c’est « gestion de la maison », et on apporte une bonne raison à une question bien posée. Donc pas de dogmatisme, juste du pragmatisme chez nous.
Luc est un copain de collège. Il est né le même jour que moi, on a 3 heures d’écart. Son idée de la matière Greenfib a plus de 17 ans, une idée bientôt majeure. Après 3 ans de recherche, il dépose un brevet. Ensuite sans aucune expérience industrielle car opticien créateur, cette matière ne se développe pas.
En 2017, je contribue à temps plein pendant plus d’un an à la construction et à la réalisation d’un évènement de commémoration du centenaire du débarquement américain de 1917, où plus de 2M d’américains étaient venus nous aider ! Dans le cadre de cet évènement et de la traversée du Queen Mary 2 de Saint Nazaire, port de sa construction jusqu’à New York, nous avions animé un séminaire sur « l’entreprise dans le monde de demain » pour 800 personnes de 250 entreprises avec 75 experts dont Jean Jouzel, Mathieu Baudin, Luc Jacquet… J’ai embarqué Luc dans ce moment incroyable et transformateur pour nombre des entreprises à bord. Quand j’évoquais sa matière dans mon écosystème écologique, elle faisait plus que tenir la route dans leurs retours.
A l’instar de nos années collège où en sciences naturelles, lui disséquait sur la paillasse et moi je faisais les schémas à côté, j’ai dit à Luc : « si tu veux, on s’associe, toi tu t’occupes de la matière, moi je m’occupe de la manière, pour que tous ceux qui touchent notre matière, les fabricants, les vendeurs, les usagers, d’objets du quotidien en matière Greenfib®, on les aide à développer leurs éco-comportements. » C’est ça qu’on veut réparer, préparer de nouveau.
Peux-tu nous présenter Greenfib et sa matière du même nom 100 % biosourcée, recyclable et issue de cultures non-vivrières, et nous dire comment (et pourquoi) vous bousculez l’univers de la plasturgie ?
Est-ce qu’on peut bousculer la plasturgie ? Bien sûr, et ce n’est pas facile, je parle de quadrature de cercle entre l’écologie et la plasturgie ! Je dis souvent aussi, « respecter chacun et titiller tout le monde ». Récemment je partageais à Thomas Huriez que j’aimerai bien qu’un jour Greenfib soit identifiée comme le « 1083 de la plasturgie ». On a du boulot !
Je dis souvent qu’on est des imposteurs dans le monde du plastique, ni Luc, ni moi, ne sommes des chimistes. C’est notre force en fait, on a une matière hyper cohérente, on ne cherche pas à élargir notre catalogue et prendre la place des autres, mais à approfondir notre matière pour démultiplier son impact par sa propre cohérence. Nous veillons aussi à impacter par notre manière les comportements de tous ceux qui la rencontrent. « Pour agir autrement, nous avons besoin de penser autrement, et donc de regarder autrement », c’est de cet endroit que nous agissons.
La matière Greenfib®, c’est une base issue de l’huile de Ricin, donc 100% biosourcée, c’est important pour nous ce « 100% » car juridiquement, on peut désigner une matière comme « biosourcée » en contenant jusqu’à 80% de pétrosourcé ! Depuis 80 ans, elle s’est développée dans l’ensemble des secteurs industriels avec une filière solide et mondiale… Mais toujours en étant renforcée avec du pétrosourcé pour répondre aux cahiers des charges techniques des industriels. Luc a pris cette base, performante et disponible en volume, et a travaillé à lui adjoindre des charges pour rester sans pétrole et obtenir le niveau de caractéristiques techniques attendu par les industriels. Il a aussi veillé à ce qu’elle soit durable et issue de terres non vivrières. D’où, la fibre de bois, de roseau, la soie de mer (filaments qui permettent à la moule de s’accrocher qu’on enlève quand on les nettoie), et une charge minérale, le carbonate de calcium qui peut être de la coquille d’huitre, d’œuf…
As-tu un exemple en particulier de ce que cela a permis d’initier et d’impulser un changement potentiel à grande échelle ?
Le changement d’échelle… c’est l’enjeu ! Une autre quadrature ? impacter grand en contribuant à réduire les quantités… limites planétaires obligent. Je dis souvent : « la matière qui pollue le moins c’est celle qu’on ne produit pas, et juste après c’est celle qui est cohérente et qui dure le plus longtemps par nos usages ». Regenbox est sûrement un bon exemple. Les piles alcalines réputées non rechargeables, sont rechargeables ! Et oui… Avec un chargeur adapté. Le brevet tombé dans le domaine public récemment, Regenbox le retravaille, l’améliore et sort le premier chargeur de piles alcalines… en plastique pétrosourcé recyclé. Il y a 3 ans on se rencontre à Produrable avec Cédric Carles, coup de foudre… professionnel bien sûr. Pour nous deux c’est une évidence, la Regenbox doit aller jusqu’au bout de sa cohérence en quittant son habit pétrosourcé pour revêtir la matière Greenfib®️. Depuis 1 an on y est, après plusieurs étapes. Regenbox et Greenfib sont labelisés par la Solar Impulse Foundation. On organise pour Regenbox, un atelier booster d’impact. C’est quoi ? c’est un moment de co-construction qu’on anime dans le but d’élargir et d’approfondir l’impact du projet de notre client. Il en découle une commercialisation en grande distribution spécialisée pour les particuliers à L’entrepôt du bricolage. En ce moment, nous permettons également plusieurs projets en dizaines de milliers de Regenbox en grande distribution professionnelle. Par ailleurs, Greenfib communique pour que les acheteurs de Regenbox expérimentent son achat partagé avec ses voisins, un objet hyper pertinent pour ça et pour initier de nouveaux comportements entre voisins.
Chez Greenfib, vous parlez à la fois de « la matière et la manière » : comment organises-tu ceci ?
Tout à fait. Si on ne fait que vendre de la matière, on joue sur ce même terrain de jeu qui ne respecte ni ses joueurs, le vivant, ni le terrain de jeu lui-même et ses limites planétaires. Alors la manière c’est quoi ?
– C’est évoluer (avant on disait se développer J), comme une entreprise de demain plus qu’hier. Comment ? En challengeant nos reflexes de développement pour les mettre en œuvre a minima et pas par habitude. Que ce soit sur les plans RH, commercial, financier ou industriel avec par exemple la volonté de ne pas construire de nouvelle usine et son impact carbone, mais de faire fabriquer au plus près de la transformation ensuite, chez des acteurs chouettes et compétents, et il y en a. Nous créons et animons des séminaires écosystème industriels, sur l’ACV, la robustesse… pour contribuer à la transformation de nos partenaires industriels.
– C’est s’engager dans des réseaux tels que Dirigeants Responsables, Germe, Team for the Planet… mais aussi dans une ONG comme Onehome qui œuvre pour nous permettre de rencontrer la Terre dans son entièreté comme les astronautes, et vivre cet overview effect qui change notre rapport à la Terre et à la vie.
- C’est intervenir dans des salons, des tables rondes, auprès d’écoles, pour partager, inspirer, challenger, avec une chanson qui présente Greenfib, accompagné par une guitare en matière Greenfib, RSE, solide ! Parce qu’on comprend avec sa tête, mais on se met en mouvement par l’émotion, même racine étymologique. D’ailleurs, tout est dit sur la manière Greenfib dans cette chanson pour l’instant juste enregistrée avec mon téléphone.
Clairement, votre maturité sur l’écoconception oriente Greenfib vers l’essentiel, les éco-comportements : pourquoi c’est nécessaire à tes yeux ?
En fait, l’écoconception c’est nécessaire, et on y contribue en agissant pour faire évoluer nos clients, du jetable au durable, du linéaire au circulaire, à la fonctionnalité… Et l’écoconception ce n’est pas suffisant non plus. C’est un potentiel d’usage. L’essentiel c’est la réalité de nos usages. C’est pour ça qu’on parle d’éco-comportements, un mot qui n’existe pas vraiment, mais qui nous semble très explicite. L’écoconception est l’affaire de quelques-uns, les éco-comportements sont l’affaire de tous. Comme il faut être deux pour concevoir un enfant, et il faut tout un village pour l’éduquer dit-on en Afrique.
C’est difficile de changer un comportement. Ça demande des semaines de développement d’un nouveau réflexe ! Comme le simple changement du sens d’ouverture d’une porte de frigo, changement individuel et physique, le plus basique pourtant. Alors sur les sujets complexes écologiques, nous devons être hyper humble individuellement et hyper ambitieux collectivement.
Il y a un deuxième ingrédient au développement des éco-comportements, il est culturel, c’est notre relation à l’objet. Depuis les peuples premiers, l’objet était moyen de transmission, au siècle dernier il est devenu moyen de propriété, nous avons un enjeu collectif de l’appréhender comme un moyen de partage.
Quelle est ta vision à 2050 et comment entends-tu contribuer à faire bouger les lignes ?
Plus je suis dans le présent, plus je suis dans le pragmatisme, et plus je suis dans le temps long plus c’est la poésie qui trouve toute sa puissance transformatrice. 2050, c’est le temps long. En 2050, l’homo sapiens sera devenu homo biospheris (cf JP Goux). De la même manière que nous sommes chacun un tout composé de 30000 milliards de cellules, nous nous verrons comme 8 milliards de cellules de ce tout qu’est l’Humanité, et plus seulement comme 8 milliards d’humains. Cette Humanité aura découvert son rôle dans l’ensemble du vivant, pas celui de chacun de nous, celui de ce tout auquel nous contribuerons. La plasturgie, comme les autres secteurs, se sera transformée pour répondre à cette nouvelle finalité.
Pourquoi ? Parce que nous aurons tous vécu cet overview effect, cette rencontre avec la Terre dans son entièreté par Onehome et des évènements improbables, comme pour chaque changement structurel, survenus pour passer à l’échelle du grand public pour vivre cet amour de la Terre. Parce qu’on a déjà démontré qu’on pouvait former un tout de plus d’1 milliard, en Chine, en Inde…le gap n’est pas si énorme quantitativement.
Comment ? ce qui est évident pour moi c’est que c’est par l’énergie positive. Quand on s’éclate ensemble on fait des choses énormes, le sujet de notre vie sur Terre est un sujet énorme, alors l’énergie que nous devons nourrir est celle de la joie partagée. En vélo, je roule où je regarde, je regarde le nid de poule, je roule dedans, je regarde à côté, je passe à côté. « Ce que je regarde se développe » dit un ami Stéphane Bigeard, en clin d’oeil j’ajoute « ce que j’heureux garde me développe ».
Des propos recueillis par Coryne Nicq • février 2026