De l’or dans les mains : l’intelligence manuelle selon Gabrielle Légeret
Quelle place donner à l’artisanat au 21ème siècle ? Gabrielle Légeret, fondatrice de l’association De l’or dans les mains, autrice de l’ouvrage En finir avec les idées fausses sur les métiers manuels et l’artisanat, nous montre la place centrale de l’intelligence manuelle.
La Fabrique d’avenir : Gabrielle, comment présenteriez-vous votre nouvel ouvrage En Finir avec les idées fausses sur les métiers manuels et l’artisanat et quelles sont les idées reçues qu’il est aujourd’hui indispensable de déconstruire ?
Gabrielle Légeret : En finir avec les idées fausses sur les métiers manuels et l’artisanat est un plaidoyer collectif pour replacer l’intelligence artisanale au cœur de notre société à travers une quarantaine d’idées reçues déconstruites. De l’ébéniste au philosophe, en passant par l’inspecteur de l’éducation nationale ou l’enseignant, ces voix portent en chœur l’impérieuse nécessité de replacer l’intelligence artisanale dans notre quotidien, et dans nos politiques publiques. Parce que notre conviction est commune : fabriquer, réparer et entreprendre à partir de ressources locales sont des leviers clés pour repenser notre modèle de société et construire une culture écologique. « L’intelligence manuelle n’est pas une compétence du XXIe siècle », « Les conditions de travail des artisans textile n’ont pas changé depuis 100 ans », « Produire en France coûte trop cher », « L’artisanat est étranger à l’idéal politique socialiste », « Seuls les ingénieurs pourront nous sortir de la crise écologique » sont autant de préjugés qu’il m’apparait indispensable de déconstruire pour que ces métiers de la main puissent être pensés comme des métiers de demain.
Vous défendez l’idée que l’intelligence manuelle doit retrouver une place centrale dans notre système éducatif, pourquoi cette question est-elle pour vous un enjeu de société majeur ?
En dissociant les savoirs théoriques de toute mise en pratique, le système éducatif rend les apprentissages abstraits, favorise le décrochage et ne reconnaît qu’une forme étroite d’intelligence, essentiellement académique. Or, la pratique manuelle permet de concrétiser les notions enseignées, de renforcer la compréhension, de développer la confiance en soi et de valoriser des compétences essentielles mais invisibilisées. Elle offre également aux élèves la possibilité de révéler des talents variés, condition indispensable à une orientation choisie plutôt que subie. Enfin, dans un contexte de transition écologique, reconnecter les élèves aux gestes, aux matériaux et au vivant est une nécessité éducative et citoyenne pour penser le monde dans toute sa complexité. Le développement de ces compétences manuelles permet de développer une compréhension des étapes de fabrication des objets pour outiller les futurs citoyens à développer de nouvelles façons de consommer, d’habiter la terre, d’être au monde et de faire des choix éclairés. Sinon, comment demander à cette nouvelle génération de mieux consommer si à aucun moment elle n’a été sensibilisée aux ressources nécessaires pour fabriquer un objet ? Sinon, comment demander à cette nouvelle génération d’avoir envie de prendre soin de la terre en devenant jardinier, si à aucun moment on ne le lui a appris ? Sinon, comment pouvons-nous demain, attendre d’elle de mieux habiter la Terre, si on ne le lui en a pas donné les clés ?
Dans ce contexte, comment s’organise et quelle place prend le travail de plaidoyer au sein de l’association pour œuvrer en ce sens ?
L’action de plaidoyer existe depuis la naissance de l’association : nous avons beaucoup travaillé à positionner le sujet de l’intelligence manuel dans le débat public et médiatique. J’ai d’abord porté le plaidoyer en tant que fondatrice de l’association et désormais l’enjeu est de structurer un vrai pôle au sein de l’équipe pour monter en puissance sur cette dimension. Concrètement cela veut dire mieux documenter notre sujet, approfondir la comparabilité entre les systèmes éducatifs européens avec une approche scientifique grâce à la réalisation d’une thèse CIFRE pour mieux comprendre comment s’inspirer de ce qui fonctionne à l’étranger, mais aussi développer des alliances entre acteurs engagés au service de la transformation du système éducatif. Le plaidoyer doit être un mode d’action à part entière, et permettre de mobiliser l’ensemble de nos parties prenantes, pour aller au-delà du déploiement de nos programmes et vraiment co-construire des propositions concrètes d’évolution des ingénieries pédagogiques adaptées à l’acquisition des compétences du XXIème siècle.
Dans un contexte de perte de repères pour beaucoup de jeunes, comment l’artisanat est, au sein de votre dispositif, un levier d’émancipation, notamment pour ceux qui se sentent éloignés des parcours dits « classiques » ?
Nous le savons, le système scolaire français tel qu’il est conçu n’est adapté qu’à une minorité d’élèves. Le haut de la pyramide. Il étouffe les talents et la confiance de milliers d’enfants dont l’intelligence s’exprime autrement. Réintégrer la pratique artisanale au sein des programmes scolaires, c’est permettre d’apprendre autrement, par les sens et la pratique. Et lorsque vous faites appliquer le théorème de Pythagore à travers un exercice de menuiserie, vous pouvez transformer quelque chose. Revaloriser ces compétences, c’est aussi montrer à la jeunesse qu’il existe différentes formes d’intelligences, de parcours et de réussites. C’est en ce sens que repenser la place des compétences manuelles au sein du système scolaire, c’est reconnaître cette diversité des intelligences, qui ont toutes leur place à l’école et dans notre société. Une société qui valorise la diversité des modèles de réussite. Une société qui reconnaît la fonction vitale de ceux qui font.
Vous organisez actuellement une tournée territoriale, et vos formations interviennent dans plus de six régions en France, pourquoi est-il essentiel pour vous d’aller à la rencontre des territoires ? Comment se déroule votre tournée nationale ?
Nous voulons que l’action de plaidoyer puise sa source dans les remontées de terrain : c’est pourquoi nous souhaitons organiser ces événements autour du livre partout en France, à la fois dans des grandes villes comme Paris, Lyon, Bordeaux ou Marseille mais aussi dans des lieux en ruralité qui placent les savoir-faire au cœur des transitions territoriales comme Mouans Sartoux avec les Fleurs d’exception du Pays de Grasse ou bien Felletin avec le Campus régional du patrimoine bâti. A ce jour nous avons près d’une dizaine d’événements en cours d’organisation avec des partenaires locaux. Notre intention est d’ouvrir le débat autour de l’intelligence manuelle : partir des témoignages du livre pour animer des ateliers collaboratifs autour des leviers de transformation à activer pour que cette intelligence manuelle redevienne centrale à l’école et dans notre société. La transition écologique et l’IA vont amener des transformations majeures du travail avec un flux massif vers les métiers manuels : nous devons nous y préparer et créer ensemble (entreprises, fédérations, collectivités, acteurs de la formation, associations éducatives) de nouvelles chaînes de transmission – c’est un enjeu majeur auquel la tournée territoriale s’attèle. Ces ateliers collaboratifs nous permettront de faire remonter des propositions concrètes auprès des décideurs publics et privés pour amplifier ce qui porte ces fruits, renforcer le changement de narratif sur l’intelligence manuelle et développer de nouvelles coopérations à l’échelon national et territorial.