Khadija Nemri : à l’école de la deuxième chance on transforme « une longueur de retard en longueur d’avance »
Khadija Nemri, Directrice Générale de l'Ecole de la 2ème Chance Nantes Saint-Nazaire, fondatrice de la KoulasKool, une école de commerce inclusive, fait partie de la promo 2025-2026 des Nouvelles Voix. Elle partage son engagement à la fois écologique et social, marqué par son empathie et ses valeurs de transmission.
La Fabrique d’avenir : Quand vous évoquez votre travail auprès des jeunes, vous vous présentez comme une personne concernée. Quel a été votre parcours, que vous-a-t-il appris et comment résonne-t-il au quotidien ?
Khadija Nemri : Je parle de ces sujets d’un endroit vécu. Mon orientation n’a pas été totalement libre. Maman à 19 ans, issue d’un milieu modeste, j’ai très tôt compris à quel point les trajectoires peuvent être contraintes par l’origine sociale, les responsabilités précoces et l’organisation des institutions. Ce sont des dispositifs d’insertion et des rencontres décisives ‘les fameuses passes D) qui m’ont permis de rouvrir le champ des possibles.
Ça m’a appris que la méritocratie est un mythe.
Aujourd’hui, ça structure mon engagement : une conscience concrète des inégalités, une empathie ancrée dans le réel, et une lucidité politique car mon parcours m’engage au contraire à ne pas reproduire les mécanismes qui excluent.
Être “concernée” ne veut pas dire que je projette mon histoire sur les jeunes bien au contraire, je suis dans une vigilance constante. Mais mon parcours me donne des clés de lecture rapides et fines pour défendre une orientation réellement choisie, pas assignée.
KoulasKool n’est pas seulement une école “inclusive” : c’est une école qui veut transformer la pratique commerciale dans un monde fini, où l’on ne peut plus penser la réussite sans prendre en compte les limites planétaires et la justice sociale.
C’est exactement ce que je travaille à construire à l’École de la 2e Chance et à KoulasKool : redonner du pouvoir d’agir sur son avenir.
Pour résumer votre travail, vous employez une phrase choc : “transformer une longueur de retard en longueur d’avance”. Comment réinvente-t-on une maquette pédagogique peu adaptée ? Ce n’est pas une phrase choc, c’est un slogan assumé. J’utilise les codes du marketing pour capter l’attention sur un sujet de fond.
L’idée est simple : et si les jeunes issus des quartiers populaires devenaient les premiers à maîtriser des pratiques commerciales adaptées au monde qui vient ? Des pratiques qui intègrent vraiment les limites planétaires et qui aident les entreprises à se transformer sans greenwashing.
C’est ça, transformer une longueur de retard en longueur d’avance : considérer que celles et ceux qu’on a longtemps regardés comme “en difficulté” portent en réalité des ressources, une lucidité et une capacité d’adaptation précieuses.
Réinventer la maquette pédagogique, c’est partir de leur vécu et en faire une force stratégique, pas un manque à corriger. Et ce n’est pas dans une grande école de commerce que ça se fera tout de suite.
Votre engagement social s’accompagne d’un engagement autour des questions écologique, de transition et de décroissance, comment avez-vous rencontré ces enjeux ? Quelle place prennent-ils dans la formation des jeunes que vous suivez ?
J’ai toujours été sensible aux injustices sociales, pour des raisons très personnelles. Le déclic écologique et économique arrive après la crise des subprimes en 2008, quand je prends conscience d’une économie largement spéculative, déconnectée du réel. Des rencontres, notamment autour du média Terra Eco, m’amènent ensuite à me former et à intégrer ces enjeux dans ma réflexion professionnelle.
Aujourd’hui, nous souhaitons développer des parcours liés aux métiers de la transition, à l’économie circulaire et aux compétences dont les entreprises auront besoin dans un monde aux ressources limitées.
Pour moi, c’est essentiel : la transition écologique ne doit pas être réservée à une élite. Les jeunes que nous accompagnons doivent aussi pouvoir se projeter aux avant-postes du monde qui vient.
Vous participez cette année à la Biennale Internationale du Spectacle à Nantes avec une carte blanche de 20 minutes contre la résignation : que représente-t-elle pour vous ? Le choix de ce sujet était-il évident ?
Oui, le sujet était évident. Parce que la résignation, je la vois à deux endroits : chez les jeunes qu’on finit par convaincre que certains milieux ne sont “pas pour eux”, et chez des professionnels qui pensent que les inégalités sont regrettables mais inévitables. Ma carte blanche, c’est un refus de cette fatalité.
Le spectacle vivant se veut ouvert, mais il reste marqué par l’entre-soi social et ethno-racial, souvent sans intention consciente. Ce sont des mécanismes de reproduction, de réseaux, de codes implicites, et au final, toujours les mêmes qui restent à la porte.
À l’École de la 2e Chance, on agit sur ces freins, mais je le dis clairement : il ne suffit pas de “préparer les jeunes”. Il faut aussi préparer les structures à accueillir d’autres parcours, d’autres vulnérabilités, d’autres codes.
Ne pas se résigner, c’est accepter de regarder ces mécanismes en face et décider d’ouvrir réellement les portes, pas seulement dans les discours et de sortir des constats permanents.
Vous faites partie de la promo 2025-2026 du programme « Les Nouvelles Voix », quel chemin vous y a mené et qu’y cherchez-vous ? Que vous manque-t-il aujourd’hui, de quoi avez-vous besoin ? Quel est votre message ?
Si j’ai rejoint Les Nouvelles Voix, c’est parce qu’à un moment, l’engagement de terrain ne suffit plus : il faut aussi pouvoir porter des idées dans l’espace public.
Ce qui me manque aujourd’hui, ce n’est ni l’énergie ni les projets. C’est la visibilité auprès de celles et ceux qui ont le pouvoir de décision, les moyens financiers et les réseaux pour rendre possibles des projets qui peuvent sembler utopiques. Comme le disait Théodore Monod, l’utopie n’est pas l’irréalisable, mais l’irréalisé.
Je crois qu’on peut prendre la parole sans être en permanence dans la provocation. Les Nouvelles Voix m’apportent un cadre pour comprendre le fonctionnement des médias, affiner mon message et toucher d’autres cercles d’influence.
Et surtout, j’ai envie qu’on sorte d’un réflexe très français : dire aux acteurs de terrain “c’est formidable ce que vous faites”… et s’arrêter là. Cette forme d’encouragement peut devenir une manière polie de laisser le fardeau à ceux qui agissent déjà. Ça s’appelle de l’encoufardage.
Mon message est simple : les solutions existent. Il est temps que le pouvoir, l’argent et les réseaux viennent aussi prendre leur part de responsabilité. Il y a urgence sociale, + qu’une crise économique et sociale il y a un enjeu de maintenir la paix.