Les Biens en Commun : tout se loue, tout se partage
Depuis 2016, Yann Lemoine a une idée en tête : "Pourquoi ne pas partager des équipements comme on partage des vélos ?". En mai 2025, le projet se déploie à grande échelle. Il est désormais possible de louer - plutôt que d'acheter - ces objets qui ne nous servent qu'une fois.
La Fabrique d’avenir : Yann, tu as choisi d’intervenir dans la cité d’abord d’une manière pragmatique en choisissant la voie de la création d’une entreprise de l’ESS, Les Biens En Commun convaincu que l’économie de la fonctionnalité pouvait constituer un mode de transition de la société : peux-tu nous en dire plus sur cette conviction et sur ta vision politique ?
Yann Lemoine : Je pense que le modèle actuel est obsolète si notre objectif est de faire vivre décemment et de manière durable 10 Md d’êtres humains sur cette planète. Alors qu’on a objectivement toutes les connaissances, les technologies, les compétences et les ressources naturelles pour le faire, on échoue à tout point de vue : plusieurs milliards de personnes n’ont pas accès aux biens et services essentiels, alors que dans le même temps on n’a jamais autant produit et que notre consommation de ressources naturelles et nos impacts environnementaux dépassent les limites planétaires.
Atteindre cet objectif implique selon moi de produire mieux (utilité intrinsèque + conditions socio-environnementales de la production), qu’on produise moins, et qu’on répartisse mieux ce qu’on produit (biens et services ainsi que les profits réalisés).
Au-delà des aspects matériels, je suis également convaincu que le modèle de société actuel n’est pas le plus à même de permettre l’épanouissement individuel. Difficile d’être heureux dans une société où l’on est :
- constamment exposé à ce que l’on n’a pas et dont on nous laisse entendre que la possession nous rendrai plus heureux d’où une constante insatisfaction ;
- de plus en plus nombreux à travailler dans des conditions non épanouissantes (charge de travail, stress activités inutiles, iniquité de traitement) en ayant de plus en plus conscience de l’inégalité de la répartition des richesses créées ;
- de plus en plus nombreux à travailler dans des activités de production superflues et/ou non respectueuses de l’homme et de l’environnement ;
- de plus en plus à consommer des biens et services qui fondamentalement n’améliorent plus nos vies (un énième t-shirt, un nouveau téléphone, etc.) ;
Tout cela au détriment du temps que l’on a pour développer les autres aspects de nos vies, notamment nos relations sociales.
Tendre vers une société sobre où l’on ne produirait/consommerait plus que ce qui nous est vraiment utile, et produit de manière durable, nous permettrait de sortir de ce superflu non épanouissant et de nous libérer du temps… tout en respectant les limites planétaires. On y a donc intérêt à tout point de vue.
Or, les dimensions culturelles, socio-économiques et financières du modèle de société actuel ne permettent pas d’envisager une telle évolution. Pourquoi ?
Culturellement, notre modèle de réussite c’est être riche et notre modèle du bonheur c’est d’avoir toujours plus. A travers la publicité et les modèles de réussite que l’on expose à nos yeux, c’est ce à quoi on nous pousse à aspirer. Dans le système actuel, la sobriété ne peut donc pas être vue comme désirable par la majorité.
Socialement, la stabilité d’une société repose sur le fait que le plus grand nombre ait une vie matériellement décente. Dans un modèle monétarisé, cela est conditionné au fait d’avoir un revenu suffisant pour avoir accès aux biens et aux services nécessaires. Et dans le système actuel, c’est la production de masse qui permet de fournir ce revenu via les emplois marchands et non marchands crées (ces derniers étant financés par les taxes sur la production). Par ailleurs, les services publics, également indispensables pour garantir une vie décente à tous, dépendent aussi des taxes sur la production et la consommation. Dans le système actuel, produire moins impliquerait donc énormément de chômage et de pauvreté.
Financièrement, le pouvoir de création monétaire et d’investissement de l’épargne étant entre les mains d’intérêts privés (épargnants, banques, fonds) :
- La priorité est que les activités financées soient rentables, et non pas utiles. Ainsi, on produit aujourd’hui du superflu pour des personnes solvables au lieu de produire le nécessaire pour celles qui ne le sont pas. Le fait que l’on redistribue de plus en plus mal les richesses créées amplifient ce phénomène.
- Produire mieux est rarement envisageable car intégrer les externalités environnementales et sociales négatives dans le bilan économique d’une activité la rend en général moins rentable que de ne pas le faire. Un entrepreneur qui le ferait trouverait moins de financement que son concurrent. Un investisseur qui le soutiendrait ferait moins de profit. A moins d’augmenter les prix mais auquel cas, cela réduirait ses ventes d’autant plus que l’on redistribue de plus en plus mal les richesses créées.
- La juste redistribution des richesses créées est compliquée car le marché du capital est mondialisé. N’ayant pas de ressource propre pour financer l’activité économique nécessaire pour créer de l’emploi et assurer la stabilité de sa société, chaque Etat doit attirer le capital privé en lui proposant la meilleure rentabilité possible… et donc l’accaparement d’une part toujours plus importante des richesses créées.
Dans le système actuel, produire l’utile et le mieux est donc quasi impossible. Le paradoxe c’est qu’il faut d’ailleurs produire du superflu pour le taxer et financer l’utile. Sans même parler de la possibilité de financer un revenu décent pour tous et des services publics tout en produisant moins.
Ces trois dimensions sont très imbriquées mais de mon point de vue, la dimension financière est aujourd’hui la plus structurante. Les limites des dimensions culturelles et sociales décrites ci-dessus sont en effet les conséquences du fait que ceux qui en ont le pouvoir ne financent que des activités rentables : on doit pousser les gens à chercher leur réussite dans la production et leur bonheur dans la consommation car on doit faire produire toujours plus pour donner un emploi à tous et assurer la stabilité de la société… et à la base de tout cela donc, générer toujours plus de profit pour le financeur.
Il n’y a donc rien de surprenant à ce qu’on ne transitionne pas. Dans un modèle monétarisé, on ne fait que ce qu’on finance et les détenteurs actuels de ce pouvoir n’ont ni intérêt à financer un changement culturel prônant la sobriété ni une production plus utile et plus respectueuse de l’environnement et de l’homme. Pour pouvoir transitionner, il me semble donc indispensable que la collectivité reprenne en grande partie le contrôle de la création monétaire et de l’investissement de l’épargne (comme c’était le cas pendant les 30 Glorieuses mais cette fois ci plus dans une perspective productiviste). Sans cela, toutes velléités de changement de « récit », de production vertueuse et de juste redistribution me semblent utopiques. Et c’est ce que je reproche aux acteurs associatifs et politiques actuels qui partageant mes convictions : ils ne vont pas assez loin dans les propositions de refonte de nos conventions financières (tout en allant parfois trop loin dans la forme et sur des sujets moins structurants).
Je suis pourtant convaincu qu’il existe une large majorité de la population qui est prête pour un changement de modèle. Soit parce que le modèle actuel ne leur permet pas une vie matérielle décente soit parce qu’elle trouve de moins en moins d’épanouissement à produire et consommer du superflu. Il faut « juste » lui proposer un contre-modèle qui lui paraisse cohérent économiquement afin qu’elle n’ait pas de crainte d’être laissée au bord de la route (raison entre autres pour laquelle elle n’est pas convaincue par les partis politiques actuels).
On sait ce qu’il faut faire et les gens y sont prêts. Ainsi, la « seule » chose qu’il reste à faire et de changer nos conventions monétaires et financières pour financer tout cela.
Mais en attendant cette refondation, forcément portée par le Politique, tous les acteurs socio-économiques, qu’ils soient individus, entreprises, associations, ou politiques locaux, doivent faire au mieux avec les règles obsolètes actuelles.
L’économie de la fonctionnalité a le potentiel de contribuer à l’objectif de produire moins puisqu’il s’agit de privilégier l’usage à l’achat d’un bien, permettant via la mutualisation de produire moins d’équipements. Elle peut aussi permettre de produire mieux puisqu’en mutualisant l’usage, on peut mutualiser le pouvoir d’achat et donc se permettre d’acheter des équipements plus robustes, réparables et produits en tenant mieux compte de l’homme et de l’environnement. En revanche, il faut faire attention à ce qu’elle ne provoque pas un effet rebond : que les équipements mutualisés n’auraient pas été produits autrement (exemple : les trottinettes en libre-service).
Plus globalement, tout comme pour les autres approches de l’économie circulaire (éco-conception, achat d’occasion, réparation, etc.), je ne pense pas que le modèle actuel permettra de rendre l’économie de la fonctionnalité systémique. En effet, en général :
- toutes ces alternatives présentent des contraintes par rapport à l’achat classique au vu de notre modèle de réussite et nos modes de vie actuels : prix plus élevés, moins pratiques que la propriété, moins vu comme reflétant la réussite sociale ;
- entre autre parce qu’elles sont vues comme moins désirables donc sont moins demandées par les consommateurs, produire ces alternatives est en général moins rentable que la production / vente classique.
Il me semble que les changements décrits précédemment seront donc nécessaires pour pouvoir envisager une systémisation de l’économie circulaire :
- rendre le partage et la seconde main désirable dans l’esprit des gens ;
- meilleure redistribution des richesses leur permettant d’acquérir des équipements éco-conçus ;
- plus de temps libre pour être prêt à aller chercher un équipement partagé plutôt que de l’avoir chez soi, rencontrer et échanger avec ses voisins, etc.
- déconnecter en partie le financement des activités de la notion de rentabilité (ou de sur-rentabilité).
Enfin, j’ajouterais que si je me trompe et que l’économie circulaire se généralise dans le système actuel, cela poserait d’énormes problèmes sociaux. En effet, produire plus robuste et plus réparable tout en n’incitant plus les gens à consommer détruira énormément d’emplois et produira beaucoup moins de richesses à être taxé pour financer les dépenses publiques. On en revient à ce que je décris plus haut : une société sobre et qui produirait des biens solides ne serait pas stable dans le système actuel.
En conclusion, que ce soit pour une activité de l’économie de la fonctionnalité ou pour tout autre activité « mieux-disante » d’un point de vue social ou environnemental par rapport aux activités actuelles, l’enjeu est toujours le même :
- proposer un bien ou un service vu comme désirable par les gens en comparaison à leur mode de vie actuel. Pour faire simple : plus pratique et plus économique ;
- proposer un bien ou un service dont la production/vente est rentable, et dans l’idéal plus rentable que le bien ou service actuel, pour permettre de pérenniser l’activité.
Et si l’ambition est d’avoir un impact systémique, il faut en plus que l’activité ait un potentiel de scalabilité rapide : production et vente du bien ou du service facile et rapide où que ce soit sur la planète et rentabilité importante permettant d’attirer les capitaux nécessaires pour le faire.
C’est parce que le concept développé par Les Biens en Commun est susceptible de cocher toutes ces cases que je crois en son potentiel et que je me suis lancé dans l’aventure.
En quoi ton parcours personnel d’abord puis professionnel, ce déterminisme que tu évoques souvent, te conforte dans cette approche systémique ?
Je suis pleinement conscient que nous sommes 8 milliards d’êtres humains sur cette planète et que si seulement quelques % de cette population change de mode de vie, l’impact sera trop faible pour compenser l’impact négatif du mode de vie du reste de la population. Cette réflexion est également vraie à l’échelle d’un pays. L’impact actuel du mode de vie de quelques milliards d’êtres humains est déjà conséquent (3 planètes nécessaires si tout le monde vivait comme un français moyen). Tout cela alors que quelques autres milliards d’êtres humains n’ont pas accès aux minimum décent. Si on souhaite que ces derniers aient accès à de meilleures conditions de vie matérielle tout en revenant dans les limites planétaires, il va donc de soi que les premiers cités vont devoir changer radicalement de modes de vie pour tendre vers la sobriété.
Cette conviction et la réflexion détaillée dans la première question sont issues d’un cheminement que je n’ai qu’en partie choisi (d’où ma forte conviction déterministe) :
- naissance et enfance au Niger et Burkina Faso
- d’une mère anglaise et d’un père français
- père de 90 ans qui a fait toute sa carrière de 1960 à 1998 dans la coopération agricole internationale et a développé une analyse très critique du modèle de développement occidental qu’il voit comme prédateur et destructeur
- depuis tout jeune, fort intérêt pour l’histoire
- puis à partir de la vingtaine, une forte curiosité pour comprendre comment nos sociétés fonctionnent. Probablement alimenté par une indignation – toujours présente – sur notre incapacité à fournir à chacun une vie décente alors qu’on en a tous les moyens et qu’un petit nombre vit à contrario dans l’indécence matérielle. Donc depuis une quinzaine d’années, de nombreuses lectures, visionnages de documentaires, discussions et débats, écrits pour essayer de rationaliser et structurer ma pensée, etc.
Créé en 2020, Les Biens En Commun a été soutenu dès le départ par des investisseurs qui ont cru à ton projet. Et puis tu as rapidement « recruté » ton associé, Thomas Koell et l’équipe compte aujourd’hui 8 collaborateurs : quelle valeur donnes-tu aux relations humaines, aux rencontres et à l’engagement ?
Je me suis lancé seul en 2020, ai trouvé des partenaires fournisseurs et une première cliente pour faire mon premier pilote au printemps 2021 dans une résidence étudiante. Fin 2021, j’ai créé la SAS de l’économie sociale et solidaire et j’ai été rejoint par mon associé Thomas Koell , devenu le directeur général. Mi-2023, fort d’une dizaine d’installations résidences étudiantes et de notre application propriétaire, nous avons réalisé une première levée de fonds auprès de trois investisseurs engagés, qui nous a notamment permis de recruter Maud, Vincent et Antoine, des profils expérimentés sur les opérations, le marketing et l’IT. Courant 2024/2025, après avoir fait le constat de l’échec du développement sur notre cas d’usage initial en résidence nous avons pivoté vers un déploiement en commerces de proximité. Fin 2025, nous avons procédé à une seconde levée de fonds pour financer l’accélération sur cette voie et permettre notamment de renforcer l’équipe avec l’arrivée de Lola, Céline et Marion en soutien respectif des trois premiers salariés.
Dès le début, j’étais très conscient que je ne maîtrisais aucune compétence spécifique nécessaire à mon projet (bricolage pour concevoir les casiers, électro-informatique pour les rendre connectés, informatique pour coder l’application, connaissance des équipements pour choisir les modèles les plus adaptés, etc.). Etant donné que ce ne sont pas vraiment des compétences ou sujets qui m’intéressent, je n’ai à aucun moment envisagé d’apprendre à faire tout cela et j’ai tout de suite été dans une logique partenariale. Trouver et convaincre des partenaires sachant faire de me suivre dans mon aventure. Et si le hasard ne m’avait pas fait faire plusieurs rencontres clés, l’aventure se serait arrêtée au bout de 18 mois (la durée de mon chômage). Déléguer implique aussi des moyens financiers et là encore, je suis très conscient que si différentes structures ne m’avaient pas soutenu, je n’en serais pas là aujourd’hui. Si au début, cette délégation était en sous traitance, dès que j’ai pu me le permettre, j’ai cherché à le faire en recrutant. Cette philosophie de vie et ces réflexions m’ont donc permis de facilement déléguer des responsabilités à Thomas quand il m’a rejoint, puis à toutes les personnes qui ont rejoint l’aventure par la suite. Une autre conviction m’a aidé en cela : pour tout projet innovant, personne ne connait la bonne recette à appliquer et vouloir décider de tout en pensant qu’on sait forcément mieux qu’autrui me semble peu opportun : le risque de s’épuiser sur le moyen terme tout en se trompant en plus est très important. Mieux vaut s’entourer de personnes plus compétentes que nous sur différents sujets et leur laisser un large périmètre d’initiative tout en échangeant avec elles régulièrement… car on en revient au premier point : personne ne sait ce qui va marcher.
Enfin, concernant l’engagement, c’est clairement un enjeu très important pour moi. Avec mes convictions et du fait de l’indignation que suscite en moi notre modèle de société actuel, je ne peux pas être épanoui si je ne sens pas que je participe à un projet qui peut contribuer à l’améliorer.
In fine, je pense que ce qu’il manque aujourd’hui, ce ne sont pas les initiatives et les individus qui s’impliquent à l’échelle locale, cela foisonne. Il faut « juste » réussir à changer les règles du jeu pour soulever le couvercle et permettre à tous ces projets et cette énergie de se « systémiser ». Il faut donc des personnes pour essayer de changer les choses à l’échelle macro et, à cette heure, c’est là où je pense que j’aurais le plus de valeur ajoutée… et que je serais le plus épanoui.
Les activités fondamentalement utiles sont souvent cantonnées à l’échelle locale car il s’agit souvent soit de réparer les maux que le système crée sur l’homme et l’environnement, soit de proposer des alternatives aux mode de vie actuels mais qui sont en général moins rentables que les activités existantes et se développent donc peu. Par ailleurs, du fait de leur nature peu, voire pas rentables, ces activités sont souvent associées à des conditions de travail plus précaires. Je caricature un peu mais malheureusement, le système actuel nous demande souvent de choisir entre un travail au mieux inutile au pire néfaste mais stable et bien rémunéré et un travail utile mais instable et moins bien rémunéré. Ainsi, alors que de plus en plus d’entre nous aspirons à transitionner vers un emploi utile, on hésite naturellement car cela ne serait pas « pragmatique » financièrement. D’autant moins avec l’évolution en cours (dégradation des services publics et incertitudes sur le système de retraite par répartition) qui entraîneront probablement un besoin accru en dépenses pour s’assurer l’accès à ces services. Alors qu’il faudrait que les gens transitionnent vers des emplois plus utiles, c’est l’inverse qui risque de se produire. La même réflexion peut être faite concernant notre épargne : alors qu’on devrait la flécher vers des activités « transition » donc moins rentables, c’est l’inverse qui risque de se produire par « pragmatisme » individuel.
Le changement de modèle que j’ai décrie au début doit avoir pour objectif premier de permettre de réconcilier envie pour un travail qui fait sens et bonnes conditions d’exercice et fléchage de l’investissement vers des activités utiles mais moins, voire pas rentables.
Un pivot est intervenu en 2024, une nouvelle levée de fonds est intervenue fin 2025 : quelle analyse fais-tu aujourd’hui du marché « de la mutualisation des biens » et comment se dessine 2026 pour Les Biens en Commun ?
La réflexion qui m’a amené à développer Les Biens en Commun, c’est que dans le système actuel, avec nos modes de vie actuels, il ne faut pas s’attendre à ce que la majorité d’entre nous changent de vie pour l’environnement si cela nous impose des contraintes. Il faut qu’on y voie un intérêt personnel, principalement que l’alternative proposée à notre mode de vie actuel soit plus pratique et économique. Le salut de l’humanité viendra de la transition vers un modèle de société stable dans la sobriété. En revanche, je ne pense pas que la sobriété soit possible aujourd’hui, et en premier lieu parce qu’elle n’est pas vu comme désirable.
Ainsi, le partage entre voisins qui serait la solution idéale pour lutter contre la surproduction d’équipements du quotidien ne s’est jamais développé à large échelle car si en théorie, tout le monde trouve cela génial, en pratique on voit rapidement les contraintes par rapport à l’achat : « vais-je trouver ce que je cherche, de qualité, à proximité ? Ai-je envie de rencontrer un inconnu ? Que se passera-t-il en cas de casse ? Il faut qu’on s’organise pour que je récupère l’appareil, puis pour que je le rende. » Et bien sûr, dans un premier temps, il faut qu’une majorité d’entre nous soit prête à prêter / louer ses équipements à des inconnus, à mettre et gérer une offre en ligne, à organiser l’échange, etc.
En 2016, je me suis demandé quel système avait permis de massifier le partage d’un bien physique. Et j’en suis venu à penser aux vélos en libre-service. Bingo, Les Biens en Commun était nés. Si je me suis tout de suite dit qu’on pourrait déployer un tel service dans énormément d’endroits, il fallait commencer par ce qui semblait être le plus « pratique » pour les utilisateurs : dans leur hall d’entrée.
Avec notre service clé en main et les casiers connectés dans leur résidence, on leur apportait les avantages de la propriété : garantie de trouver l’équipement recherché, qualité et bon fonctionnement, ultra-proximité, disponibilité 24/24 et autonomie. A cela on ajoutait l’intérêt du partage : accès à plus, à mieux, pour moins cher et en se désencombrant. J’avais également anticipé deux facteurs limitants : le taux d’équipement actuel et des habitudes bien ancrées de penser à l’achat plutôt qu’à la location quand on ressent un besoin. Il fallait donc privilégier des résidences les plus grandes possibles et avec des populations les moins équipées possibles. J’ai donc approché les résidences étudiantes et les bailleurs sociaux.
Après quelques années d’expérimentation, il s’est néanmoins avéré qu’on ne parvenait pas à générer rapidement assez d’utilisations pour d’une part atteindre l’équilibre économique à l’échelle d’une résidence et d’autre part donner envie aux gestionnaires de déployer à large échelle. Mon analyse est qu’aujourd’hui il est trop tôt pour espérer qu’un pourcentage important de la population loue régulièrement des équipements. La majorité étant équipée de ce dont elle se sert souvent, elle ne louera que des équipements qu’elle n’a pas et dont elle n’aura en général qu’un besoin très ponctuel. Ainsi, pour générer suffisamment de locations au niveau d’un point de retrait, il faut pouvoir toucher le plus de monde possible. D’où le pivot réussi entamé fin 2024 vers des déploiements dans un cas d’usage « service de proximité », aujourd’hui en commerces, demain je l’espère également dans des bâtiments publics (bibliothèques, MJC, centres sociaux, etc.).
Aujourd’hui, Paris et Lyon commencent à être bien maillés par notre service permettant à des millions de personnes d’avoir accès à un service de location pratique et économique à quelques minutes de chez eux. Grenoble, St Etienne et Strasbourg commencent aussi à voir le service se déployer. Notre ambition sur 2026 et 2027 est de poursuivre le maillage de ces territoires tout en en ouvrant quelques autres.
Par la suite, on espère un rapide et large déploiement à l’échelle nationale (au moins) en prenant une approche décentralisée : trouver ou créer des acteurs locaux sur chaque territoire qui pourront déployer et opérer le service en bénéficiant de nos « assets », de notre expérience voire de notre soutien financier. Au-delà d’être la façon de se développer la plus en adéquation avec mes convictions sur ce à quoi doit ressembler l’économie de demain (des entreprises à taille humaine, à l’échelle locale, avec des dirigeants ancrés dans leur territoire, y vivant et donc conscients des impacts de leur activité, plus facilement redevable à la population locale), c’est aussi l’approche qui me semble la plus efficace pour déployer vite et bien un service d’intérêt général.
J’espère qu’avec le temps, plusieurs facteurs contribueront à augmenter la fréquence de location potentielle par personne ce qui nous permettra de déployer notre service au sein de collectif de plus en plus limité :
- « déséquipement » de nos utilisateurs qui – au moment où leurs appareils tomberont en panne – ne les remplaceront par car ils auront expérimenté notre service pour d’autres équipements et en auront été satisfait ;
- nouveaux ménages s’installant dans un quartier équipé par notre service et qui ne s’équiperont pas,
- changement petit à petit de nos modes de vie, alimentés entre autres par le déploiement de notre service, qui poussera de plus en plus de monde à penser « location » plutôt qu’ « achat » au moment de devoir répondre à un besoin.
La question de l’ultra-proximité et des territoires est pour toi un enjeu essentiel : quel rôle tes parties-prenantes jouent-elles et comment Les Biens En Commun peut démultiplier l’impact attendu, impact attendu qui selon toi sera une conséquence de l’efficacité de la solution proposée ?
Effectivement, ma conviction c’est que pour avoir un vrai impact, il faut convaincre beaucoup de monde de changer de mode de vie. Pour cela, les seules considérations environnementales ne suffiront pas, d’autant plus si cela implique des contraintes. Je parie donc sur le fait que la majorité adhèrera à notre service car elle y trouvera un intérêt et que du fait du nombre de personnes renonçant à l’achat, l’impact environnemental sera significatif. L’impact social sera également important en démocratisant l’accès à des équipements de qualité pour tous. J’espère enfin que Les Biens En Commun aura à terme un impact sociétal important en contribuant à renouer des liens. D’abord passivement, juste du fait du partage de mêmes équipements au sein d’une communauté. Puis, au rythme que nous le permettra nos moyens financiers, en les développant activement via une animation de notre communauté d’utilisateurs (ambassadeurs, référents, etc.) et l’organisation d’évènements, d’ateliers, etc. La logique générale est donc d’abord d’embarquer des millions de consommateurs, puis petit à petit d’essayer d’en faire des consom’acteurs.
Pour maximiser l’impact environnemental, social et sociétal, l’implication des parties prenantes locales me semble essentiel car ce sont elles qui vivent sur le territoire et le connaissent le mieux. Si dans un premier temps on procède au travers de partenariats pour gérer nos installations et nos tournées d’entretien, l’idée à terme est que ce soient des structures locales indépendantes (franchises, coopératives ?) qui déploient et opèrent avec une structure « mère » fournissant tout ce qui peut être mis en commun (application, contrats nationaux avec les fournisseurs, communication nationale, plateforme de partage d’expérience, etc.).
Je pense que Les Biens En Commun pourrait à terme devenir une « locomotive de territoire ». Du fait d’un modèle économique rentable, l’initiative peut se développer à large échelle. Et en déléguant une partie importante des activités nécessaires au bon fonctionnement du service à des acteurs existants mais peinant parfois à trouver leur modèle économique, permettre leur développement et in fine le développement de l’économie locale.
Le déploiement à l’échelle de territoires, qu’il soit mis en œuvre par des structures décentralisées ou par une structure centralisée, sera en tout cas clé pour la réussite du projet. En effet, plus les casiers seront présents sur un territoire, plus on maximisera notre visibilité et plus on pourra optimiser notre communication pour faire connaître l’existence du service et « embarquer » rapidement suffisamment d’utilisateurs pour le pérenniser. Avoir un territoire bien maillé permettra de rendre un service de meilleure qualité : plus d’offres, plus de proximité, plus de diversité, des solutions B et C en cas de produits réservés ou en panne / sales, une optimisation de nos opérations d’entretien et de réparation, etc. Cela permettra aussi d’optimiser l’implication des parties prenantes sur les différentes activités mentionnées ci-dessus et à terme, une meilleure implication des utilisateurs dans la vie du service.
Olivier Hamant cite souvent l’exemple des Biens En Commun quand il parle du principe de robustesse : qu’est-ce qui t’anime pour 2050 et comment entends-tu contribuer à faire bouger les lignes ?
J’ai vraiment besoin de sentir que je participe à changer ce monde pour être épanoui. Je pense que c’est parce que, fondamentalement, ce qui me révolte le plus c’est l’injustice et que je trouve que le modèle actuel de société échoue à être juste pour tous alors qu’il a tous les « assets » pour le faire. C’est vraiment aberrant si on y réfléchit quelques minutes. Avec la chance que j’estime avoir (naissance, éducation, instruction, rencontres, pas impacté moi ou mes proches par la maladie ou un accident, etc.), je considère qu’il est de ma responsabilité d’essayer de participer à améliorer la situation générale. Aujourd’hui, c’est via Les Biens en Commun, demain on verra bien.
Comme indiqué précédemment, étant convaincu que le problème ce sont les règles culturelles, socio-économiques et financières que l’on a mise en place il y a une cinquantaine d’années, et qu’il faut donc les changer si on veut aller vers un monde plus juste, la logique si je veux vraiment avoir un impact voudrait qu’un jour j’essaie de m’engager en politique à l’échelle nationale ou internationale.
Néanmoins, je ne sais pas si cette conviction sera assez forte pour me donner envie de renoncer à la vie simple et tranquille à laquelle j’aspire.
C’est d’ailleurs à mon sens un des grands drames de l’humanité : selon moi une écrasante majorité d’entre nous avons envie d’une vie simple, équilibrée entre vie personnelle, couple, famille, amis, activités associatives, activités professionnelles et ne recherchons pas toujours plus de pouvoirs ou de richesse. Cela est l’apanage d’une ultra-minorité qui y trouve son épanouissement. Elle a donc l’envie et – parce qu’elle est prête à renoncer aux autres aspects de sa vie (sans parler de sacrifier les autres…) – le temps à consacrer pour atteindre les positions de pouvoir. Positions desquelles elle met en place un modèle de société qui correspond à ses valeurs et sa vision du monde … mais qui ne correspond pas à celle de la majorité qui s’y retrouve embarquée malgré elle au risque de se trouver marginalisée.
Au-delà de la question cruciale de la création monétaire et de l’investissement de l’épargne que je souligne en réponse à la première question, un autre enjeu très important sera le mode de gouvernance publique et privée que l’on mettra en place pour éviter que ces profils « prédateurs » arrivent aux postes de pouvoir. Tout cela est probablement complètement utopique (même si à l’inverse c’est complètement pragmatique si l’on veut donner à chacun une vie décente tout en restant dans les limites planétaires).
Des propos recueillis par Coryne Nicq • mars 2026