Les maires : Acteurs clés pour des territoires résilients
À travers leur engagement au sein du collectif SOS Maires, Marjolaine Gaudard et Alexandre Boisson proposent une lecture opérationnelle des enjeux de résilience. Ils mettent en avant des dynamiques de coopérations locales pour répondre aux défis écologiques, sociaux et sécuritaires.
La Fabrique d’avenir : Marjolaine Gaudard, Alexandre Boisson, vous êtes membres d’un collectif de citoyens engagé, SOS Maires afin de sensibiliser le plus grand nombre aux enjeux de sécurité collective et êtes les co-auteur.e.s de l’ouvrage « Face à « l’effondrement », si j’étais maire » et nous souhaitions après ces élections municipales revenir avec vous sur ce qui ne peut plus attendre : construire des territoires résilients.
Vous soulignez l’importance de passer d’une approche basée sur l’alerte et la peur à une dynamique de « faire-ensemble » et de convivialité. En quoi cette transition est-elle essentielle pour mobiliser les citoyens et les élus locaux face aux défis du vivant, écologiques et sociaux ? Pouvez-vous partager vos convictions sur la question du « post-effondrement » et nous donner des exemples concrets de collectivités ou d’initiatives qui incarnent cette démarche et qui pourraient inspirer d’autres territoires ?
Marjolaine Gaudard : Nous le constatons tous : la connaissance n’est pas un levier à l’action. Les faits scientifiques, les preuves irréfutables d’enquête n’entraînent pas de changements de mode de vie. Pire encore, la société se morcelle entre les “pro” et les “contre” (quel que soit le sujet). C’est pour cela que la première des résiliences est la résilience sociale. Il s’agit donc, par la convivialité, de dépasser les clivages, et de mener ensemble des actions concrètes. C’est vraiment toute la base de notre démarche : réapprendre à faire société, y compris avec ceux dont on ne partage pas les opinions.
Alexandre Boisson : Alerter sur l’effondrement au point d’en prostrer les personnes n’a aucun intérêt, hormis le faciliter. Chez l’être humain, il existe des potentiels. Pour les activer, il faut encapaciter les personnes. La plupart d’entre elles ne se sentent pas légitimes à agir ou se sentent impuissantes. Nous sommes des milliards sur cette planète à nous dire : « Qu’est-ce que je peux bien faire tout seul ? » Nous avons su démontrer au Fossat, avec tous publics, comme à Limay, la possibilité pour tous de comprendre son importance en cas de crise. Nous l’avions simulée à travers des ateliers ou des escapes games. A la fin de nos événements, les personnes devenaient ressources, certaines se demandaient si elles pouvaient encore aller plus loin dans la capacité à aider, apporter du soin, donner un coup de main, prêter du matériel. Nous avons joué, ils ont compris, nous nous sommes mis en capacité de résilience tous ensemble.
Quels leviers les élus locaux peuvent-ils actionner pour favoriser la transition notamment en matière de mobilité, d’agriculture ou d’énergie, malgré les contraintes économiques et administratives ? Concrètement, comment une communauté de communes ou une commune seule, sans changer les lois nationales/européennes sur les marchés publics, les normes, le droit du travail agricole… peut-elle vraiment “changer de système“?
Marjolaine Gaudard : Notre action vise à ce que chacun, en tant que citoyens, puisse devenir un régulateur du système. Il ne s’agit pas de tout casser, ni de tout changer au risque de « jeter le bébé avec l’eau du bain » (c’est à dire, tout ce qui fonctionne bien dans le système existant). Mais bien que chacun puisse se ré approprier son pouvoir citoyen. Et le pouvoir citoyen passe par l’action, l’action dans la vie de sa commune. Dans commune, il y a commun. Dans quelle direction décidons-nous d’aller en commun, en tenant compte de tous, y compris les plus “petits” qui ont moins voix au chapitre ?
En matière d’agriculture, il y a désormais de nombreux exemples d’élus locaux qui se sont emparés de la question. A Ungersheim, il y a Jean-Claude Mensch (maire pendant 37 ans !) qui a démontré qu’une petite commune de 2 000 habitants peut se mettre en action très concrètement sur l’autonomie alimentaire, la production d’énergie locale, les circuits courts et tout cela avec des méthodes de démocratie participative… A Mouans-Sartoux, la commune a initié et structuré un projet très complet autour de l’alimentation durable avec La Maison d’Éducation à l’Alimentation Durable (MEAD) et désormais le Réseau national des fermes publiques. A Plessé, l’équipe municipale, une liste citoyenne a mis en place une PAC, Politique Agricole Communale pour favoriser l’installation de jeunes agriculteurs…
A Loos-en-Gohelle, c’est le travail des Anges Gardins qui est à étudier de près avec un triptyque : justice sociale + écologie + sécurité alimentaire. Autour de Dominique Hays, c’est toute une équipe qui développe des écopôles alimentaires, des démarches de démocratie alimentaire comme la CALIEN (la caisse de l’alimentation locale et de l’engagement)… Tout ça c’est du concret, qui existe déjà pour construire l’alternative non pas demain, mais dès aujourd’hui !
En prônant le local, la convivialité, le “faire ensemble“, ne courrez-vous pas le risque que certaines collectivités et territoires emboîtent ce chemin en se repliant pour de mauvaises raisons identitaires plutôt qu’en allant expérimenter une résilience inclusive riche de toutes les diversités ? Quels sont les moyens selon vous d’embarquer les plus jeunes générations dans ce « voyage » ?
Marjolaine Gaudard : Dans notre démarche, nous utilisons une approche qui nous permet d’éviter ces écueils : c’est la médiation. Nous ouvrons des espaces de dialogue et de débat pour permettre à chacun de s’exprimer sur ses besoins, ses craintes, ses doutes, ses révoltes aussi parfois. Cela permet d’être dans une approche où chacun est accueilli, et où les divergences exprimées ne sont plus des oppositions indépassables…et de rapidement passer à l’action ensemble. On en revient à la première question : pour éviter le repli sur soi, le plus important est de faire ensemble. On a beau avoir des opinions très divergentes, quand on fait ensemble on est juste deux humains qui peuvent se rencontrer. Pour matérialiser le chemin parcouru pendant ces temps de médiation, je peux m’appuyer sur ma pratique de la facilitation graphique (des synthèses dessinées en direct), qui donnent à voir les dynamiques d’un groupe, les questionnements, les divergences et les convergences. Je pratique aujourd’hui dans tous types de collectifs et notamment beaucoup avec des chercheurs (CNRS, Centrale Supélec…).
Vous évoquez l’importance du ludique pour biaiser nos biais cognitifs et favoriser l’engagement. Comment des outils comme les jeux de rôle ou les ateliers participatifs peuvent-ils aider les citoyens à appréhender les enjeux de résilience et à s’impliquer davantage dans leur territoire ? Avez-vous des retours d’expérience sur l’impact de ces méthodes auprès des publics ?
Marjolaine Gaudard : Le jeu permet de se mettre en situation et d’apprendre sans se mettre la pression. Nous avons imaginé des formats ludiques comme la conférence spectacle dans laquelle les citoyens sont les héros et participent au show, des escape games* (labellisés par le Ministère de la Transition Ecologique) et un atelier participatif intitulé “Le Dicrim était presque parfait” dans lequel les habitants et élus construisent eux-mêmes les solutions et bonnes pratiques en cas de crise dans leur commune.
Nous avons constaté sur le terrain que les bénéfices du jeu sont multiples. En effet, le jeu permet :
– une forte capacité d’engagement grâce au format immersif,
– une meilleure mémorisation des messages,
– une diffusion des apprentissages dans les cercles familiaux et locaux,
– un impact sur des publics habituellement difficiles à mobiliser.
*Par exemple celui sur la sensibilisation au risque tempête et celui de la sensibilisation au risque inondation avec des retours d’expériences du Maire, de la Croix-Rouge & de la Macif.
Alexandre Boisson : Nous vous invitons aussi à faire une pizza résiliente lors de vos fêtes communales, les personnes doivent trouver les ressources locales pour faire la pâte, la garnir et se régaler. C’est très formateur pour tous. Bien des gens comprennent le système d’approvisionnement alimentaire actuel et le manque de résilience alimentaire locale. La pizza résiliente permet une prise de conscience rapide.
Les valeurs partagées par Entrepreneurs d’Avenir (imagination, coopération, équité, etc.) résonnent fortement avec votre approche. Comment les entrepreneurs et les acteurs économiques peuvent-ils s’inspirer de ces principes pour contribuer à une économie plus humaine et résiliente ? Quels conseils donneriez-vous à un entrepreneur souhaitant s’engager dans cette voie, tout en conciliant performance économique et impact positif ?
Alexandre Boisson : J’ai un parcours de policier d’élite. J’ai protégé des personnes extrêmement riches, d’autres avec un pouvoir politique important. J’ai aussi été policier de proximité. Et ce que cela m’a appris sur la sécurité est simple : la sécurité, c’est d’abord une équation humaine. Ce n’est pas l’argent. Ce ne sont pas les moyens de défense. Rien de tout cela ne compense une société qui se dégrade trop vite, une mécanique sociétale qui s’arrête et des rayons de supermarchés pendant des semaines. Face aux défis qui sont les nôtres – climatiques, cyber, géopolitiques – il faut changer de regard. Repenser la sécurité à travers l’humain. À travers les écosystèmes humains. La vraie question, c’est : est-ce que les gens ont quelque chose à perdre ?
Au RAID, les négociateurs entendent souvent de la bouche des forcenés ayant pris des gens en otage et prêts à mourir : « je n’ai plus rien à perdre ». Et cela, c’est le point de bascule.
Donc l’enjeu, c’est l’inverse : créer des sociétés où les gens ont quelque chose à perdre. Où ils ont envie de faire société. Il y a de la place pour tout le monde, selon les capacités de chacun, avec équité. Et ceci, les investisseurs doivent commencer à le comprendre. Aujourd’hui, investir, ce n’est plus seulement chercher du rendement. C’est chercher ce qui est résilient. Ce qui apporte de la stabilité dans le temps. Ne serait-ce que pour protéger leurs propres intérêts. Des écosystèmes solides, des éco lieux autonomes en énergie et en alimentation, avec des humains engagés, reliés, qui ont quelque chose à perdre : c’est ça, le meilleur investissement.
Marjolaine Gaudard : la RSE existe mais aussi la RTE (Responsabilité Territoriale des Entreprises). Il est tout à fait possible, pour une entreprise, de s’engager dans une meilleure résilience du territoire sur lequel elle est implantée. Elle y a même tout intérêt. Par exemple, nous échangeons avec des entreprises classées ICPE ou SEVESO, donc présentant des risques industriels, pour les inciter à devenir des “mécènes” de la formation des élus en matière de risques majeurs. Ces usines ont tout intérêt à ce que les élus soient mieux formés pour mieux réagir et de leurs côtés, les mairies manquent de moyens pour se former et se mettre en conformité. C’est gagnant-gagnant.
De la même manière, on pourrait imaginer que les restaurants collectifs des entreprises fonctionnent avec des productions locales etc. Nous travaillons aussi avec des assureurs, des acteurs de la prévoyance pour des seniors… Il reste beaucoup d’actions à imaginer et nous serions ravis d’y réfléchir avec vous !
Enfin, qu’est-ce qui vous fait chacun.e vous lever le matin, qu’est-ce qui vous fait “courir” ? Quelles sont vos motivations à agir et vos ambitions pour vos idées ? Et si vous aviez 30 secondes pour convaincre un ministre de changer UNE loi pour aider les communes à se relocaliser, ce serait quoi?
Marjolaine Gaudard : Toute notre action repose sur l’idée qu’il existe déjà de nombreuses lois pertinentes, et que l’un des enjeux majeurs est avant tout de les faire appliquer. Néanmoins, si le risque de rupture des chaînes d’approvisionnement alimentaires était intégré à la définition réglementaire des risques majeurs, cela donnerait un véritable levier aux maires qui souhaitent s’emparer de ce sujet. Ce qui m’anime, c’est de contribuer, à mon échelle, à construire un monde dans lequel j’ai envie que mes enfants vivent – et leurs enfants après eux.
Il y a encore tant de combats à mener pour plus de justice sociale, et tant d’alternatives à faire émerger : c’est ce qui me portera, sans doute, toute ma vie.
Alexandre Boisson : Je demanderai à juste respecter les lois en cours, la Loi 2004-811 de modernisation de la sécurité civile, et l’article 731-2 du code de la sécurité intérieure, point 6 : prévoir les ravitaillements pour subvenir aux besoins des populations en cas de crise majeures. La conjonction des deux nous invite à considérer le vivre ensemble en temps calme comme en temps de crise, et penser à nourrir tout le monde, donc implique un changement de paradigme sur la résilience alimentaire de nos communes.
Des propos recueillis par Coryne Nicq • avril 2026