Samuel Linzau : Lyon Confluence au cœur d’une transformation urbaine durable
Directeur général de la SPL Lyon Confluence, Samuel Linzau défend une approche systémique de l’aménagement urbain. Entre exigences environnementales, réalités économiques et innovation collective, il partage les leviers d’une transformation territoriale cohérente et soutenable.
La Fabrique d’avenir : Samuel, tu as un parcours riche et inspirant qui t’a mené de paysagiste DPLG, en passant par Sciences Po et un master en urbanisme, aménagement et immobilier à une formation executive à HEC. Qu’est-ce qui t’a conduit à te former dans ces différents domaines, au-delà de la soif d’apprendre ?
Samuel Linzau : Mon parcours est souvent perçu comme atypique. Il est en réalité très organique. Tout a commencé par le vivant. J’ai grandi dans des environnements où la nature était omniprésente. Ma mère avait un rapport très fort au jardin, aux plantes, à la biologie. Très tôt, cela a nourri chez moi une sensibilité profonde, mais aussi une question presque existentielle : à quoi est-ce que je peux vraiment servir ?
Mon parcours part donc littéralement de la terre. Un BTSA en pépinières et paysage à Montreuil, puis l’École Nationale Supérieure du Paysage à Versailles. Avant de comprendre la ville, j’ai appris à lire un sol, à comprendre les cycles de l’eau, à observer le vivant dans sa complexité et dans son équilibre fragile. Ce regard ne m’a jamais quitté. Il est devenu une grille de lecture permanente.
Sciences Po et le master d’urbanisme sont venus ensuite, non pas comme une rupture, mais comme un élargissement. Passer du végétal au politique, c’était apprendre un autre langage pour raconter la même chose : comment un territoire vit, comment il respire, et surtout, à quel endroit se prennent les décisions qui orientent sa transformation. HEC a ajouté un troisième registre, celui de la décision dans la complexité, de la stratégie sous contrainte, d’un regard sur l’économie réelle et sur les dynamiques organisationnelles. Puis les certifications en comportements, en leadership, en santé environnementale… À chaque étape, non pas pour accumuler, mais pour répondre à un besoin concret du terrain.
Ce qui relie tout cela, c’est une conviction construite progressivement : pour transformer le réel, il faut relier ce qui est habituellement séparé. La terre et la vision. La structure et le vivant. La stratégie et la relation. L’économique et l’humain. Et ne jamais perdre de vue que derrière chaque système, chaque projet, chaque décision, il y a un besoin fondamental, qui renvoie à nous.
Depuis cinq ans, tu es le directeur général de la SPL Lyon Confluence, l’aménageur du projet urbain de reconversion du sud de la presqu’île de Lyon depuis 20 ans. Tu en as fait un laboratoire d’urbanisme durable, alliant innovation, inclusion et respect de l’environnement. Quelles sont, selon toi, les clés pour réussir un projet urbain qui réponde à la fois aux immenses enjeux écologiques, sociaux et économiques de notre siècle ?
Un projet urbain, aujourd’hui plus qu’hier, ne peut plus être un simple projet d’aménagement. C’est un projet global de transformation sociale, écologique, économique, qui engage un territoire sur plusieurs décennies.
La première clé, c’est la pensée systémique. À Confluence, l’ambition est que chaque décision soit évaluée dans ses impacts globaux : carbone, biodiversité, eau, mais aussi mixité sociale, attractivité économique, soutenabilité financière. Cela se traduit concrètement par des choix : matériaux biosourcés, îlots bas carbone, continuités écologiques. Mais l’enjeu n’est pas d’additionner des exigences. C’est de tenir une cohérence d’ensemble, un équilibre réel entre toutes ces dimensions.
La deuxième clé, c’est d’assumer la complexité et de chercher à la rendre opérante. Un territoire est un organisme vivant, traversé de tensions économiques, sociales et politiques. Il faut adapter en permanence les cadres d’action, simplifier les processus, introduire de la souplesse dans les programmations, tout en gardant un cap de long terme. Simplifier, c’est permettre d’agir malgré la complexité, la rendre lisible. Pas la nier.
La troisième clé, c’est de remettre l’usage au centre. Une ville ne se juge pas à ses performances environnementales ou économiques, mais à la manière dont elle est vécue, ressentie. Confort, lumière, traversées, présence du végétal, espaces partagés. Une ville réussie est une ville dans laquelle on vit bien, avec dignité et désir.
Mais aucune de ces clés ne tient sans une condition fondamentale : agir ensemble. Un projet urbain est une œuvre collective. Il mobilise collectivités, promoteurs, investisseurs, concepteurs, entreprises, usagers. La qualité du projet dépend directement de la qualité des coopérations que l’on construit.
À Confluence, c’est ce que nous cherchons à démontrer : qu’une alchimie est possible entre vision claire, exigence de cohérence, capacité d’adaptation et intelligence collective réelle.
Quels sont les principaux défis que tu rencontres dans la concrétisation d’un projet urbain aussi ambitieux ? Comment les partenariats avec des entreprises ou des entrepreneurs pourraient-ils aider à les dépasser ?
Les défis que nous rencontrons sont d’abord très opérationnels, profondément liés à un contexte qui se transforme en permanence.
Le premier, c’est de tenir l’équilibre économique dans un marché contraint. La hausse des coûts de construction, l’attentisme des investisseurs, la fragilité de certains modèles immobiliers rendent les opérations plus difficiles à sécuriser. Cela oblige à réinterroger en permanence programmations, cahiers des charges et montages pour maintenir des projets économiquement faisables sans renoncer aux exigences environnementales et sociales.
Le deuxième défi, c’est de sortir de modes de production trop rigides. Des cahiers des charges très prescriptifs, des consultations longues, des relations parfois défensives entre acteurs tout cela génère du temps, du coût et de la complexité. Nos retours d’expérience montrent des surinvestissements, des redondances, un manque de confiance qui pénalisent notre capacité à livrer. Le sujet n’est pas seulement technique : il est relationnel. Il s’agit avant tout de fonder une confiance qui accélère le processus.
Le troisième défi : articuler exigence et capacité à faire. Nous portons des ambitions élevées, bas carbone, biosourcés, mixité sociale, qualité d’usage, mais elles doivent rester compatibles avec la réalité opérationnelle des acteurs. L’écart entre l’intention et la faisabilité est un risque réel, et permanent.
Face à ces défis, la question des partenariats devient centrale.
La juxtaposition des logiques individuelles atteint ses limites. L’enjeu est de passer d’une logique cumulative, où chacun optimise son périmètre, à une logique intégrée, où les risques, les coûts et les objectifs sont posés et partagés dès l’amont. C’est ce que nous expérimentons avec le Contrat d’Alliance : aménageur, promoteurs, entreprises, concepteurs et partenaires financiers réunis autour d’une gouvernance commune, avec des objectifs partagés et une responsabilité collective sur la qualité, les coûts et les délais. Un modèle qui me semble pertinent, qui repose sur une conviction simple : aucun acteur ne détient seul la réponse.
Ce type de partenariat permet de mieux répartir les risques, de réduire les frictions inutiles, de maintenir l’exigence en alignant les acteurs plutôt qu’en les mettant en tension, et d’intégrer plus rapidement l’innovation portée par des entrepreneurs capables d’expérimenter vite.
C’est d’ailleurs ce que confirme la dynamique engagée autour de la Convention des Entreprises pour le Climat parcours Bâtiment et Immobilier auquel la SPL Lyon Confluence participe : les trajectoires les plus robustes sont celles qui croisent les approches publiques et privées pour faire émerger des modèles plus régénératifs, capables de répondre à la fois aux enjeux climatiques, à l’accès au logement et à l’évolution des usages économiques.
Au fond, le défi n’est pas seulement de produire la ville autrement. C’est d’apprendre à travailler autrement : avec exigence, transparence et responsabilité partagée.
La SPL Lyon Confluence est pionnière à plus d’un titre. Parmi ces innovations, lesquelles te semblent les plus accessibles ou inspirantes pour des acteurs privés souhaitant s’engager pour la transformation de leur territoire ?
Ce qui me semble le plus inspirant à Confluence, ce n’est pas une innovation en particulier. C’est la méthode.
Une méthode fondée sur une logique très opérationnelle : tester, apprendre, ajuster, écouter, faire évoluer en continu. Ne pas attendre que tout soit parfait pour commencer, mais rester lucide sur les équilibres pour éviter que des ambitions irréalistes ne fragilisent les projets. C’est cette tension entre engagement et maîtrise qui permet d’avancer.
À partir de là, plusieurs leviers sont aujourd’hui accessibles pour des acteurs privés.
D’abord, les montages fonciers innovants. Des outils comme le BRS ou le bail emphytéotique permettent de rendre le logement durablement abordable tout en sécurisant les bilans, en évitant de concentrer le risque sur un seul acteur. Ils contribuent à faire émerger une économie plus ancrée dans le territoire.
Ensuite, la sobriété dans la construction. RE2020 ou +, matériaux biosourcés, gestion de l’eau, confort thermique : ce qui était perçu comme une contrainte devient progressivement un facteur de performance, de résilience et d’attractivité, notamment au regard des critères ESG. Les opérations qui ont intégré ces logiques en amont montrent qu’il est possible de concilier exigence environnementale et faisabilité économique. Ceux qui s’y engagent tôt prennent une longueur d’avance.
Troisième levier : les logiques de mutualisation, notamment énergétiques. Les communautés d’énergie illustrent une évolution importante, produire et consommer à l’échelle d’un quartier, mutualiser les ressources, créer de la valeur partagée plutôt que captée individuellement. C’est une direction que nous expérimentons à Confluence, pour les habitants comme pour les entreprises.
Enfin, la co-construction avec les usagers. Associer les habitants et les entreprises dès la conception améliore la pertinence des projets et leur appropriation. Un projet co-construit s’adapte mieux, résiste davantage aux transformations, et crée une robustesse que la prescription seule ne peut pas produire.
Ce que nous expérimentons à Confluence peut être transposé, non pas comme un modèle figé à répliquer, mais comme une manière de faire. Une approche qui consiste à agir, à apprendre en marchant, à partager le risque, et à intégrer dès le départ les dimensions environnementales, sociales et économiques comme des composantes indissociables de la performance. Et aujourd’hui, de la robustesse.
Si tu devais conseiller des entrepreneurs qui veulent activement contribuer à cette transformation locale (via l’immobilier, l’innovation sociale, ou d’autres leviers), quels seraient tes trois conseils prioritaires pour allier impact positif et viabilité économique ?
Trois convictions simples, mais exigeantes.
Première conviction : penser le long terme dès le départ. Un modèle qui ne tient pas dans vingt ans ne tient déjà pas aujourd’hui. Intégrer les limites planétaires n’est plus un sujet périphérique, c’est un cadre structurant. Cela oblige à revisiter les modèles économiques, à intégrer les externalités, à arbitrer différemment entre coût immédiat et valeur durable. La lucidité devient une compétence stratégique.
Deuxième conviction : ne pas rester seul. La transformation territoriale est fondamentalement collective. Les trajectoires les plus robustes s’appuient sur des alliances, entre acteurs publics et privés, entre financeurs et opérateurs, entre concepteurs et usagers. Seul, on peut innover. Ensemble, on change réellement d’échelle, on partage les risques, on rend les modèles viables.
Troisième conviction : aligner impact et modèle économique. Il ne s’agit plus d’opposer performance et impact. Les projets les plus solides intègrent dès l’amont les enjeux environnementaux et sociaux dans leur modèle économique, sobriété, usages, mutualisation, ancrage territorial. Ce travail d’alignement est exigeant, mais c’est lui qui sécurise les opérations dans la durée. Et pour l’avoir vécu : création de valeur et robustesse sont non seulement compatibles, mais indissociables.
Et toi, quel rôle aimerais-tu idéalement jouer dans ce modèle de territoire plus respectueux des limites planétaires et du vivant ?
Depuis cinq ans, Confluence est aussi mon laboratoire. Le terrain d’expérimentation à grande échelle où j’ai pu tester ce que signifie réellement faire tenir ensemble ambition environnementale, réalité économique et intelligence collective, avec des résultats concrets : 63 % du projet livrés ou engagés, un Contrat d’Alliance qui se fonde, des modèles fonciers innovants, cinq programmes européens actifs.
Mais ce que j’ai construit en près de trente ans, une capacité à lire les dynamiques invisibles, à relier des acteurs qui n’ont pas spontanément l’habitude de travailler ensemble, à structurer des décisions dans des environnements politiquement et économiquement complexes, animer les changements d’organisation utiles, est une structuration personnelle.
Je me vois comme un catalyseur et un passeur. Quelqu’un qui crée des conditions, fait émerger du sens dans des contextes contraints, et aide à décider sans être prisonnier de la complexité. Pas pour diriger à la place. Pour rendre possible ce qui, au départ, ne l’est pas.
Avec une ligne directrice constante : que la qualité d’usage, et plus largement le vivant, reste au cœur des décisions. C’est cette exigence qui fonde, dans la durée, la valeur réelle et la robustesse des projets.
Face aux défis climatiques, technologiques et sociaux, quelle est pour toi la finalité de l’aménagement urbain dans les 10 à 20 prochaines années ? Au service de quoi et de qui ?
Vers quel modèle de ville devrions-nous tendre, et quelles innovations ou collaborations seront nécessaires pour y parvenir, sans perdre de vue l’équilibre entre qualité de vie, inclusion et durabilité ?
La vocation fondamentale de la ville est d’abriter, de protéger, et de constituer le socle d’un épanouissement à la fois individuel et collectif.
Dans les dix à vingt prochaines années, la finalité de l’aménagement ne sera plus de construire davantage. Elle sera de rendre possible une habitabilité durable, sobre, désirable et régénérative.
Cela implique un basculement de modèle : passer d’une logique d’expansion à une logique d’équilibre, d’une ville fonctionnelle à une ville sensible, attentive aux usages et au vivant, d’une ville conçue de manière descendante à une ville co-construite, plus horizontale et plus coopérative.
Ce basculement est déjà engagé, à Confluence, à travers nos expérimentations, nos programmes européens, notre évolution vers des gouvernances plus intégrées et un pilotage par l’impact. Mais il reste entravé par nos modes d’organisation, nos cadres économiques et nos logiques de décision.
Les innovations déterminantes ne seront pas d’abord technologiques. Elles seront organisationnelles, culturelles et humaines. La capacité à faire coopérer des acteurs aux intérêts divergents, à articuler des temporalités longues avec des contraintes court terme, à partager les risques et les responsabilités, c’est là que se joue la transformation réelle de la fabrique de la ville.
Le modèle vers lequel nous devons tendre n’est pas une ville parfaite. C’est une ville juste : capable d’offrir une qualité de vie réelle, inclusive dans ses usages et ses accès, soutenable dans ses modèles économiques, et respectueuse des limites du vivant.
L’enjeu est de tenir ensemble ces dimensions sans en sacrifier une au profit des autres. C’est exigeant, mais c’est la seule trajectoire qui permette encore de créer de la valeur durable pour les habitants, pour les acteurs économiques, et pour les territoires.
Ce n’est pas une utopie. C’est une direction opérationnelle.
Et c’est précisément dans cet espace, entre vision, complexité, décision et transformation, que j’interviens.
N.B. Samuel Linzau est également membre du Conseil Scientifique des Assises de la Ville Sensible qui vont tenir leur 2ème édition le 1er juin à Lyon.
Des propos recueillis par Coryne Nicq • avril 2026