Shirley Jean-Charles : une voix pour faire connaître la Guyane et son agriculture

Du CNRS aux podiums de défilés haute couture, le parcours de Shirley JEAN-CHARLES intrigue. Aujourd’hui paysanne dans sa Guyane natale, elle relève de nouveaux défis liés au « bien manger » et à l’auto-suffisance alimentaire.

Entrepreneur d’avenir : Votre parcours peut surprendre, vous êtes aussi bien passée par le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), que par des podiums de défilés haute couture. Que vous apporte chacune de vos différentes expériences, aujourd’hui ?

Shirley Jean-Charles : J’ai un master en e-business (commerce électronique). Avant le CNRS j’ai travaillé chez PayPal au moment de son implantation en France, en 2009, puis chez Schneider Electric (automatismes industriels). C’est lorsque j’ai intégré le CNRS que j’ai bifurqué vers la communication et la vulgarisation scientifique. J’accompagnais les chercheurs à rendre leurs travaux accessibles autant auprès du grand public que des scolaires et des politiques. En parallèle, j’ai commencé le mannequinat, on m’avait repérée dans la rue. Très tôt, je suis devenue autonome : cette activité complémentaire m’a permis de me prendre en charge financièrement.

Aujourd’hui, je suis paysanne et toutes ces expériences me nourrissent puisque j’ai une façon à moi de promouvoir mon nouveau métier. Valoriser mes fruits et légumes par une certaine approche « esthétique ». C’est à dire que je rends compte de mon quotidien dans mon environnement naturel en titillant les sens, en suscitant des réactions et des émotions, parfois en scénographiant autant ce qui peut être agréable que désagréable. Je cherche à sensibiliser sur le « bien manger » et sur l’autosuffisance alimentaire. Pour moi, en tant que paysanne, cela passe par rendre beaux ces fruits et ces légumes. Cela est important, surtout dans un contexte géographique, climatique, socio-économique et politique peu favorable à susciter des vocations. Alors je m’amuse en proposant des images attrayantes, parfois un peu « provocantes ». Par exemple, pour mes pastèques – “moulondo” en créole – je me suis mise en scène de manière suggestive. On me voit dans un plan rapproché avec ce curcubitaceae à chair rouge que l’on aura bien évidemment envie de croquer, à condition de l’acheter ! La photo, prise en mode selfie et saturée en couleurs, sublime le fruit :  on voit  de la peau, il y a du rouge, du vert, des couleurs dynamiques  Bref,  j’ai surtout vendu trois tonnes de moulondo cette saison-là !

 

Après plusieurs années en métropole, vous choisissez de regagner votre Guyane natale. Y-a-t-il eu un déclic ? Était-ce une évidence ?

Oui, j’ai eu envie de quitter l’hexagone et de rentrer à la maison. J’étais complètement déconnectée de la Guyane. Il y a eu le déclic en 2011, après des vacances là-bas, je me disais : « quand même, il faudrait revenir un jour »… J’avais promis à ma défunte mère de m’occuper de notre terrain. Ça m’a pris trois ans avant de sauter le pas, avant de traverser à nouveau l’Atlantique. Je voulais que la transition ne se fasse pas du jour au lendemain et avec l’adhésion de mes enfants.

En 2014, j’ai pris le premier boulot qui pouvait m’assurer des revenus, j’ai intégré la CGSS de Guyane (Caisse générale de sécurité sociale), toujours en communication. Au départ, c’est l’euphorie : on rentre à la maison, on revoit sa famille, ses amis d’enfance, on revit nos bons vieux souvenirs, on retrouve cette douce humidité, cette verdure luxuriante… Le rêve ! Après, on redescend. On se rend compte que certaines réalités sont toutes autres. Les salaires ne sont pas si élevés et le panier moyen est triplé. Il a fallu s’adapter et c’est d’abord passé par l’alimentation. Aujourd’hui, je n’achète que très rarement de la viande, elle est trop chère. Je suis devenue flexitarienne et si j’achète de la viande, je préfère me fournir directement chez l’éleveur. 

En 2020, j’ai pris la décision de quitter la Sécurité Sociale pour me consacrer pleinement à l’agriculture. Ma déclaration de surface auprès de la MSA (Mutualité Sociale Agricole) a été effectuée en 2022 et je commercialise mes produits depuis janvier 2023. 

 

Vous avez fondé La Ferme Singe Rouge autour de trois piliers : la production végétale, la formation et l’insertion de personnes en situation de handicap, l’art art et culture. Comment ces 3 piliers cohabitent-ils ?

 La production végétale bio est le socle du Concept Singe Rouge. On y applique des principes culturaux éthiques tels que la culture associée et l’agroforesterie. Dans un souci de sensibilisation, de partage de connaissances et de transmission, la ferme est en réalité un plateau technique de formation. En plus de mon ouvrier qui y travaille à temps partiel, des personnes viennent se former et cela m’aide un peu aux tâches quotidiennes qui sont conséquentes. Cela constitue le deuxième volet du concept. Le troisième est dédié à l’art, la culture et le bien-être : l’idée est de proposer un lieu de ressourcement, d’ancrage, dans cette savane naturelle amazonienne. Elle peut paraître hostile au premier abord, mais reste bienveillante. Le monde que j’ai créé est accessible et ouvert, il me donne envie de travailler tous les jours. Je prône l’apprentissage par la pratique, pour moi-même, comme pour mes stagiaires, mais aussi pour des artistes qui peuvent s’approprier le lieu et laisser libre court à leur art. Récemment, un réalisateur voulait accéder au champ de cannes à sucre pour la réalisation d’une scène qui nécessitait un travelling. L’implantation du champ de cannes (100 m x 30 m) a été pensée à cet effet. D’autres sont libres d’exposer leurs œuvres peintes ou sculptées, dans les spots naturels de la parcelle. Singe Rouge c’est un lieu d’expression, d’épanouissement, de transformation totale de son être.

 

Vous prônez l’auto-suffisance alimentaire de la Guyane, quelle est sa situation aujourd’hui en termes de production agricole ? Sommes-nous loin d’une autonomie ? Pour quelles raisons ? 

Dans mon réseau, les personnes sont sensibles à la question de l’autosuffisance alimentaire. Je reçois très régulièrement des demandes de stages de personnes en reconversion professionnelle, de scolaires du lycée agricole ou d’apprentis de la Maison Familiale Rurale (MFR) de ma commune. Je suis donc en interaction avec des profils qui me laissent penser qu’il reste de l’espoir… même si au fond, je pense que la population n’est pas prête à se faire violence pour revendiquer l’autosuffisance, voir la souveraineté alimentaire. Un travail de longue haleine est engagé par de nombreux agriculteurs et paysans guyanais.  

Globalement, la Guyane est un pan d’une histoire liée à la colonisation et à la départementalisation. Les marchés et les institutions publiques, les grandes surfaces structurent le pays.  L’import-export est verrouillé par des entreprises implantées dans les outre-mer depuis des lustres et qui pratiquent des stratégies économiques à sens unique. Cela réveille régulièrement la frustration de quelques personnes, souvent militantes, qui en ont marre de faire leur course avec un porte-monnaie troué. Nous avons récemment assisté au ras le bol des martiniquais sur la question de la vie chère. En 2017, c’était en Guyane et avant cela c’était en Guadeloupe. La France et ses colonies sont en conflit permanent… Presque 10 ans après notre révolution Guyanaise, je maintiens toujours que si demain les containers n’arrivaient plus au port maritime de Dégrad des Cannes, je sais que ceux qui ne plantent rien chez eux ou qui n’ont pas de jardin viendront piller ma ferme pour nourrir leurs enfants. 

En attendant, mon kilo de salade, je le vends à 12 €. Je ne peux pas descendre plus bas parce que mes coûts de production sont énormes. Il existe d’autres problématiques structurelles qui expliquent ces prix mais le premier reste le coût de la main d’œuvre et les difficultés à la recruter. Ensuite la Guyane reste un pays où pratiquer l’agriculture est extrêmement difficile : la résilience face au climat n’est pas donnée à tout le monde, les ravageurs sont chez eux. Ce qu’il faut retenir, c’est que nous n’avons pas le choix et un agriculteur est avant tout un passionné. Malgré tout, je suis contente de pouvoir me nourrir de ce que je plante. A titre personnel, le défi est relevé et cela me procure une satisfaction transcendante ! Je mange ce que je cultive et tout cela sans produit chimique !  Prochain objectif : je vais apprendre à cultiver le riz ! Il existe des communautés en Guyane qui partagent ce savoir, donc il n’y a plus qu’à s’y mettre ! 

 

Vous faites partie de la promo 2025-2026 du programme « Les Nouvelles Voix », quel chemin vous y a mené et qu’y cherchez-vous ? Que vous manque-t-il aujourd’hui, de quoi avez-vous besoin ?

Les Nouvelles Voix nous accompagneront pendant plusieurs mois dans notre rapport aux médias. J’utiliserai ma voix pour faire connaître la Guyane aux hexagonaux qui ne la connaissent pas, en réalité, et encore moins son agriculture. En parallèle, il s’agit de recentrer mon discours : on me pose souvent les mêmes questions. J’ai ce sentiment d’avoir fait le tour, que je n’ai plus grand chose à dire. Je perds le fond de mes messages par rapport à ce que je prône : la transition et l’autosuffisance alimentaire de mon pays, la Guyane. Je pense que ce qu’il faut toucher, c’est le cœur des gens quand il est question de Nature et du respect qu’on peut avoir pour soi-même et pour le Vivant. J’apprends aussi qu’il ne faut pas avoir peur de parler du négatif. Pour moi l’heure est grave et on n’en a pas conscience. Je reprends souvent cette phrase d’un copain : « le manque d’anticipation te tuera ». Il m’avait emmenée sur le fleuve, et lui, très proche de la nature, me disait : « regarde les arbres, comme ils communiquent entre eux ». Je pensais être à l’écoute, sensible. Pour lui, ce n’était pas suffisant. “Il faut vraiment que tu apprennes à prendre part à cette nature et à te mettre en harmonie avec elle, à entrer en symbiose avec elle, parce que si un jour il y a un souci, tu ne seras pas prête. ».

Des propos recueillis par Nolwenn Ollivier • janvier 2026

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