Unis-Cité : 30 ans de jeunesse au service de la collectivité
Marie Trellu-Kane, fondatrice d’Unis-Cité, revient sur le passé, partage le présent, et se projette dans le futur d’une association qui promeut et accompagne un engagement civique des jeunes.
La Fabrique d’avenir : Marie, vous avez fondé Unis-Cité en 1994, pour porter le Service Civique des jeunes en France. A l’origine vous êtes plusieurs étudiantes de l’ESSEC à porter l’idée que les jeunes pourraient s’engager dans un service civil pour la collectivité, utile pour le monde de demain et la solidarité et rencontrer d’autres jeunes de milieux différents. Quel regard portez-vous sur le projet initial et son évolution ?
Marie Trellu-Kane : Je pense que le projet initial, d’intégrer au parcours éducatif de tous les jeunes une année de « service à la collectivité », en équipes de toutes origines et milieux, pour apprendre concrètement ce qu’est la citoyenneté et à vivre ensemble avec leurs différences…, ce projet est plus d’actualité que jamais. Unis-Cité n’a jamais, en 30 ans, bougé une virgule de cette vision, car chaque année nous montre qu’elle est éminemment juste et de plus en plus nécessaire à notre cohésion sociale.
Aujourd’hui encore, Unis-Cité mobilise chaque année des jeunes, entre 16 et 25 ans (parfois même plus âgés lorsqu’ils sont en situation de handicap), décrocheurs scolaires, bacheliers et diplômés du supérieur, des quartiers aisés ou populaires, filles et garçons, valides et en situation de handicap, résidant en France mais de nationalités diverses…, pour une année scolaire, 8 mois, de travail d’équipe au service de l’intérêt général et de ceux qui en ont besoin. Nous avons commencé avec 24 jeunes en Ile de France en 1995. Nous en mobilisons désormais chaque année près de 6000, dans plus de 100 villes métropolitaines et à la Réunion.
Et après avoir fait naître le service civique, qui a donné un cadre juridique et un soutien financier important de l’Etat à cette vision, nous avons également déployé des actions diverses (formations, intermédiation, conseil, pôles d’appui auprès des services déconcentrés de l’Etat…), pour faire en sorte que le SC se développe sur le territoire, et le fasse de manière qualitative.
Quels ont été les plus grands défis que vous avez rencontrés en tant que fondatrice d’Unis-Cité ? Pouvez-vous nous partager des moments marquants qui vous a confirmé que vous étiez sur la bonne voie ? »
Ils sont nombreux, en 30 ans vous pouvez imaginer…
- D’abord, au tout début, convaincre des jeunes (et leurs parents…), de donner une année de leur vie à la société, alors qu’il n’y a pas de cadre légal et qu’Unis-Cité est une toute jeune association totalement inconnue…
- Ensuite, gérer à 22 ans ses premiers salariés, qui en avaient 10 ou 15 de plus, et parvenir à être légitime, et à « embarquer » sur une vision commune.
- Puis convaincre les élus locaux, et les élus nationaux, de droite comme de gauche, de l’importance de donner un cadre juridique à cette vision, et de la financer : de créer une forme de nouveau « service national », civil / civique, et dans un 1er temps volontaire. Nous avons mis 7 ans à obtenir un statut juridique, et 10 à obtenir la prise en charge financière par l’Etat des indemnités des jeunes et de leur couverture sociale (avec la création en 2005 du service civil volontaire, devenu en 2010 le service civique que l’on connait).
- Depuis, réorienter la place d’Unis-Cité dans le paysage : d’un laboratoire d’expérimentation d’une idée à ses débuts, à un partenaire privilégié et vigilant de l’Etat dans le lancement puis le développement du Service Civique. L’entrepreneur social est heureux quand la société reprend son idée : ça veut dire qu’elle était bonne et qu’il a réussi à convaincre… Mais ça n’en reste pas moins compliqué, car il faut se demander comment continuer à être utile et à faire avancer la cause, quand l’Etat prend le relais dans le pilotage du projet, à une plus grande échelle.
- Enfin, préparer sa suite, car il faut savoir partir avant qu’il ne soit trop tard, afin de ne pas gêner l’organisation dans sa capacité d’innovation, et c’est le chemin sur lequel je m’engage aujourd’hui.
Quelles sont les missions que les jeunes peuvent accomplir lors de leur engagement dans ce service civique ?
Les jeunes d’Unis-Cité, comme du service civique en général, sont mobilisés sur des missions et territoires extrêmement divers : de la lutte contre l’isolement des personnes âgées, avec le Service Civique Solidarité Seniors lancé avec le soutien du régime Agirc Arrco, à l’aide aux aidants, la transition écologique, ou encore la culture avec les « volontaires cinéma et citoyenneté ». Certains jeunes en service civique s’engagent dans les écoles, dans les lycées, dans les hôpitaux, dans les mairies, dans des festivals… : sur des missions aussi diverses que les structures qui les accueillent.
Comment mesurez-vous l’impact de vos actions sur la société, que ce soit auprès des organisations, des institutions ou des individus ? Avez-vous des exemples concrets de changements positifs que vous avez observés grâce à Unis-Cité ? »
Les structures auprès desquelles les jeunes interviennent sont évidemment systématiquement consultées à la fin de la mission pour évaluer l’impact qu’ils ont eu sur elles et leurs bénéficiaires. Dans le cadre du Service Civique Solidarité Seniors, les seniors eux-mêmes, de même que les professionnels qui les accompagnent, sont consultés et la mesure d’impact est faite directement auprès d’eux et les sont résultats incroyables.
Chez Unis-Cité en particulier, les jeunes sont interrogés en début de service, à la fin, et 6 mois après. Afin d’évaluer l’impact que l’expérience a eu sur eux, en termes de développement personnel, mais aussi de savoirs être et faire, et de conscience citoyenne. 82% des jeunes qui sortent d’Unis-Cité trouvent un emploi qui leur convient ou ont enfin trouvé leur vocation et repartent en formation. Ils disent tous ressortir grandis, avec une confiance en eux retrouvée, et armés de compétences transversales qui leur seront précieuses pour leur propre insertion professionnelle.
Quels sont vos projets futurs pour Unis-Cité ? Comment voyez-vous l’arrivée du nouveau service militaire volontaire ?
L’ambition d’Unis-Cité est qu’une forme de service national civique et citoyen, sur le modèle du service civique mais généralisé et favorisant davantage la mixité sociale, soit enfin réellement mise en place et déployée, que cette année de césure citoyenne et de mixité sociale fasse partie du parcours de tous les jeunes.
Ainsi, si cela répond à un besoin de notre ministère des armées, nous voyons positivement l’annonce d’un nouveau service militaire volontaire de 10 mois, … à condition qu’elle s’inscrive dans une vision globale d’un vrai service national, qui doit aussi être civique et citoyen au-delà du militaire.
Le service militaire volontaire ne peut en effet répondre seul à l’ensemble des besoins de la société. Il doit s’accompagner d’un pendant civil ambitieux, qui pourrait être fondé sur le Service Civique, qui a d’ailleurs été reconnu par le Président de la République comme un pilier essentiel de la mobilisation citoyenne « non militaire » de la Nation.
Notre ambition est de faire de l’année de service et de mixité une étape structurante du parcours de tous les jeunes.
Unis-Cité garde à ce stade sa double mission : celle d’un opérateur de terrain qui accueille des jeunes dans la diversité, pour 8 mois d’engagement citoyen en équipe, au service des grandes causes du pays, et celle de faire du plaidoyer et de porter au-delà de sa propre action l’idée de ce service national civique et citoyen pour tous les jeunes. Nous espérons convaincre par l’exemple, notamment les collectivités territoriales et nos futurs maires, qu’eux aussi peuvent accueillir les jeunes sur des missions collectives, avec un accompagnement de qualité, au service des grands défis de leurs territoires.
Unis-Cité est associée au Parlement des jeunes 2026, en pleine période préélectorale. Que pouvez-vous souhaiter ou attendre d’un « Parlement des jeunes » dont la mission et de faire entendre la voie des jeunes dans leur large diversité ?
Nous attendons du Parlement des jeunes qu’il soit un espace authentique d’expression et de délibération, capable de faire entendre la voix des jeunes dans toute leur diversité, y compris ceux qui sont le moins représentés dans le débat public, comme la plupart des jeunes engagés à Unis-Cité, pour qui l’expérience qu’on leur propose est la 1ère expérience d’engagement, et parfois la 1ère expérience de prise de parole, de débats, et d’affirmation de soi.
Dans un contexte préélectoral, il doit permettre aux jeunes de porter leurs priorités, de nourrir le débat démocratique et de rappeler que la jeunesse n’est pas seulement une génération à écouter, mais une force d’action et de transformation pour la société.