Wardine Ibouroi vous invite au Café des Enfants
Wardine Ibouroi, co-fondateur de Home Sweet Mômes, association dédiée à la jeunesse et à son épanouissement. Basé dans le 18ème arrondissement de Paris, il inaugure son premier lieu début avril !
La Fabrique d’avenir : Vous êtes arrivé dans le 18ème arrondissement de Paris à 9 ans, vous ne l’avez jamais quitté, pouvez-vous nous raconter l’histoire de cet attachement et la particularité de ce territoire ?
Wardine Ibouroi : Je suis arrivé dans le 18ᵉ arrondissement à l’âge de 9-10 ans. À cet âge-là, on ne parle pas encore d’urbanisme ou de politique de la ville, mais on ressent très fort les ambiances, les visages, les liens. Ce que j’ai découvert en arrivant ici, c’est un quartier vivant, dense, parfois rugueux, mais profondément humain.
Très vite, j’ai été frappé par l’énergie collective qui traverse ce territoire, en effet, dans le 18ᵉ et particulièrement à la Goutte d’Or, il existe un tissu associatif et citoyen d’une richesse rare.
Des habitants engagés, des collectifs, des associations solidaires et militantes qui ne se contentent pas de constater les difficultés, mais qui agissent. Cette culture de l’entraide et de la mobilisation m’a profondément marqué. On grandit ici avec l’idée que le quartier n’est pas seulement un lieu où l’on habite, mais un espace que l’on façonne ensemble.
La particularité de ce territoire, c’est sa diversité assumée. On y trouve des hôtels sociaux, des petites maisons anciennes, des immeubles haussmanniens, des appartements d’étudiants, des familles installées depuis plusieurs générations et d’autres arrivées plus récemment. Cette cohabitation crée des contrastes très forts, entre gentrification et paupérisation, entre grande précarité et nouveaux arrivants plus favorisés. Ces situations sont réelles, mais elles rendent aussi le quartier profondément vivant. À la Goutte d’Or, une trentaine de nationalités se côtoient. Cela se voit dans les langues parlées dans la rue, dans les commerces, dans les fêtes, dans les manières d’éduquer les enfants. On y apprend très tôt que la différence n’est pas une menace mais une richesse. C’est un territoire où la mixité sociale et culturelle n’est pas un slogan : c’est une réalité quotidienne, parfois complexe, mais incroyablement féconde.
Mon attachement vient de là. J’ai grandi dans un environnement où l’on m’a transmis le sens du collectif, où j’ai vu des habitants se mobiliser pour défendre une école, des enfants, des familles. Ce territoire m’a construit. Il m’a appris que l’engagement n’est pas une posture, mais une nécessité. Rester dans le 18ᵉ, ce n’est pas un hasard ou une habitude c’est un choix celui de continuer à faire vivre, avec d’autres, cette solidarité active qui fait l’âme du quartier.
Comment est né votre engagement, quelle formation avez-vous suivi et quelle évolution remarquez-vous dans votre lien au social ?
Mon engagement est né très tôt, vers 17–18 ans. À cet âge-là, j’ai commencé à m’investir dans le milieu associatif du 18ᵉ arrondissement. Très vite, j’ai compris que l’engagement n’était pas seulement une activité bénévole : c’était une manière d’être au monde, une façon de prendre part aux injustices que l’on constate au quotidien et que nous recevons parfois beaucoup plus que ce que nous offrons en tant que bénévole
En parallèle de mes études, j’ai passé quelques formations dans l’animation telle que le BAFA et dans le sport.
Travailler avec des enfants et des jeunes m’a appris la responsabilité, l’écoute et l’importance du cadre bienveillant. Ayant suivi des études commerciales, mon engagement social et bénévole, m’a encouragé à bifurqué vers des études en sciences humaines et sociales. Cette formation m’a permis de mettre des mots et des concepts sur ce que je vivais sur le terrain : les inégalités structurelles, les mécanismes d’exclusion, les enjeux de justice sociale. Les rencontres que j’y ai faites, enseignants, militants, acteurs associatifs ont renforcé ma conviction que le social n’est pas une action “compensatoire”, mais un levier de transformation.
Il y a aussi eu des rencontres déterminantes. Parmi elles, celle de Simone et Micheline, des ferventes militantes. Elles m’ont transmis bien plus qu’un engagement : elles m’ont transmis une confiance. À un moment clé, elles m’ont symboliquement “laissé le quartier”, comme on passe un relais. Cela voulait dire : à toi maintenant de prendre soin de ce territoire, d’y porter des projets, d’y faire vivre des espaces de solidarité. Cette transmission intergénérationnelle a profondément structuré mon parcours.
Avec le temps, mon lien au social a évolué. À 18 ans, on agit souvent avec fougue, avec l’envie de réparer le monde immédiatement. Aujourd’hui, j’ai compris que l’engagement est un marathon plus qu’un sprint. Il faut construire, durer, structurer, transmettre et surtout, il faut prendre soin des personnes qui portent les projets.
On parle beaucoup de “prendre soin des autres”, mais on oublie souvent de prendre soin de celles et ceux qui prennent soin. Le monde associatif est traversé par l’isolement, la précarité financière, l’épuisement. Si l’on veut que les initiatives durent, il faut soutenir les porteurs et porteuses de projet, reconnaître leur engagement, créer des espaces de respiration et de coopération.
Mon évolution, c’est peut-être cela : passer d’un engagement individuel, très incarné, à une vision plus collective et systémique. Continuer à agir, oui, mais en veillant à la solidité humaine de celles et ceux qui s’engagent. Parce que la justice sociale ne peut pas se construire sur l’épuisement.
En 2013, vous co-fondez Home Sweet Mômes, « Le Café des Enfants du 18e arrondissement », comment l’association a-t-elle été pensée et quelle forme prend-t-elle ?
Home Sweet Mômes est né en 2013 d’une conviction simple mais exigeante : créer un espace où l’enfant serait au centre de tout. L’association a été pensée comme un lieu d’accueil inconditionnel, accessible à toutes les familles, quels que soient leur âge, leur nationalité, leur situation sociale ou leurs différences. L’idée était de construire un projet “par et pour l’enfant”, où chaque activité est conçue pour permettre à l’enfant d’être acteur, explorateur et créateur de lien. Nous voulions un lieu où l’enfant ne soit pas seulement spectateur, mais un véritable moteur de la vie collective, capable de faire communauté avec les autres, petits et grands.
Dans la pratique, cela se traduit par un fonctionnement très concret. Le Café des Enfants est un espace convivial, sécurisé et chaleureux, où chacun peut participer librement. Nous proposons des espaces de jeux libres, rythmés par des ateliers artistiques, culturels, culinaires, des spectacles, des sorties, mais toujours avec cette idée de “faire ensemble” : enfants et adultes, familles et habitants du quartier, partagent, créent et échangent. L’équipe de l’association accompagne, mais ne dirige pas : notre rôle est de faciliter la créativité, l’autonomie et l’émancipation de chaque participant. Le lieu est pensé pour que chaque moment soit porteur de lien social, de découverte et de dialogue intergénérationnel et interculturel.
L’action de Home Sweet Mômes s’articule autour de quatre axes complémentaires. Le premier, l’enfance, vise à offrir aux plus jeunes des espaces où s’épanouir et se socialiser hors de la maison ou de l’école. Le second, la jeunesse, permet aux adolescents de développer des projets, d’expérimenter, de s’engager et de prendre part à la vie du quartier. Le troisième, la parentalité, soutient les familles dans leur rôle éducatif, en favorisant les échanges, la formation et la création de réseaux d’entraide. Enfin, le quatrième axe, l’espace public, traduit notre volonté de faire vivre la mixité sociale et culturelle dans le quartier, en organisant des événements ouverts à tous, dans la rue ou dans les parcs, comme “La Rue Aux Enfants” et la Ludomouv Citoyenne.
Ainsi, Home Sweet Mômes n’est pas seulement un lieu physique : c’est un écosystème éducatif et social où l’enfant devient un acteur de son quartier, un espace de solidarité intergénérationnelle, et un moteur de cohésion sociale. Chaque activité, chaque initiative, vise à renforcer la capacité de chacun, enfants, jeunes, familles et habitants à trouver sa place au sein de la Société.
Vous annoncez l’inauguration début avril du premier lieu pleinement dédié à Home Sweet Mômes. Dans votre engagement, vous faites le choix du local, voir même du « micro-local », est-ce une évidence ? Qu’imaginez-vous pour la suite ?
L’inauguration du premier lieu pleinement dédié à Home Sweet Mômes, début avril, est un moment très symbolique pour nous. Ce choix du local et même du “micro-local” n’est pas anodin, c’est une évidence née de notre expérience du quartier et de notre façon de concevoir l’action sociale. Un lieu concret, tangible, où les enfants âgés de 0 à 18 ans et les familles peuvent se rencontrer, créer, et se sentir chez eux. Cet espace devient le point d’ancrage de toute l’initiative, où le lien social prend forme, se consolide et se diffuse ensuite sur le territoire.
Nous avons obtenu ce lieu dont le propriétaire est Paris Habitat en 2022 grâce au soutien du budget participatif de la Ville de Paris obtenu en 2019. Les travaux ont été un vrai défi, mais aussi une occasion de penser chaque détail pour répondre à notre vision : des espaces modulables, chaleureux, sécurisés et ouverts à tous, qui permettent autant les ateliers collectifs que des moments plus intimistes. Chaque mur, chaque coin, chaque meuble a été pensé pour favoriser le “faire ensemble” et donner aux enfants la possibilité d’être acteurs dans cet espace. C’est un lieu qui se vit, qui s’adapte aux besoins et aux envies, et qui devient moteur de la vie associative autour de lui.
Pour la suite, nous imaginons que ce micro-local serve de tremplin pour créer un véritable écosystème de proximité. Notre ambition est de continuer à faire “à partir du local” : développer des projets, des partenariats, des activités qui prennent racine ici et qui irriguent le 18ème, en impliquant toujours davantage les habitants. Nous voulons que ce lieu soit à la fois un point de rassemblement, un laboratoire d’expériences éducatives et culturelles, et un symbole de ce que peut être une action sociale de proximité, pensée avec et pour les plus concernés. À terme, il pourra inspirer d’autres initiatives similaires dans le 18ᵉ et au-delà, mais toujours en gardant ce lien intime, concret, qui est au cœur de notre engagement.
Vous faites partie de la promo 2025-2026 du programme « Les Nouvelles Voix », quel chemin vous y a mené et qu’y cherchez-vous ? Quel est votre message ?
Le chemin qui m’a conduit au programme « Les Nouvelles Voix » passe par plusieurs étapes marquantes. Avant tout, il y a eu le Philantro Lab, un espace d’échanges et de rencontres pour les acteurs de l’impact social. C’est là que j’ai découvert des initiatives inspirantes, des méthodes innovantes et des personnes passionnées. C’est aussi grâce à ce réseau que j’ai rencontré l’équipe des Nouvelles Voix et compris que ce programme correspondait parfaitement à ce que je cherchais : réfléchir à mon rôle, amplifier mon impact et mieux structurer l’action de Home Sweet Mômes pour qu’elle dure et se diffuse.
Mon message, c’est que chaque action, même modeste, prend toute sa force lorsqu’elle est pensée avec et pour les autres. Que ce soit dans un quartier, un village ou un programme national, l’engagement se nourrit de liens, de confiance et de transmission. Il ne s’agit pas seulement de porter un projet : il s’agit de créer un écosystème où chacun, petits et grands, peut trouver sa place et contribuer à la construction d’une société plus solidaire et inclusive. Les Nouvelles Voix sont une formidable occasion de porter cette conviction plus loin et de donner à notre action la résonance qu’elle mérite.