« Choisir de ralentir », pour sortir des catastrophes en cours

Avec la publication de son livre « Choisir de ralentir », chez Acte Sud, Nelly Pons explique que « ralentir » son rythme de vie permet de sortir de la course du « toujours plus ». Nelly Pons est aussi l’auteure de « Océan Plastique » et a collaboré aux ouvrages « Animal » de Cyril Dion et « Vers la sobriété heureuse » de Pierre Rabhi.

Nelly Pons, vous êtes conférencière et auteure, notamment de « Choisir de ralentir » (Actes Sud, 2017). Dans cet ouvrage, vous développez l’idée de ralentir son rythme de vie professionnel, parfois effréné, dans le but d’éviter une quête insatiable du ‘’toujours plus’’ généralisée. Selon vous, comment ‘’ralentir’’ pour sortir de cette spirale ?

Nelly PONS – Aujourd’hui, notre rythme effréné dépasse bien souvent le seul cadre professionnel. Chaque minute de nos existences est emplie de choses à faire, d’exigences et d’injonctions que nous sommes d’ordinaire les premiers (mais pas les seuls) à nous infliger. Le moindre espace vide est immédiatement rempli, en témoigne notre propension à nous saisir de notre smartphone dès la première minute d’attente. Même ce qui relève à priori du plaisir – un sport, une ballade, un voyage… – est couramment abordé sous l’angle du to do, de ce qui doit être fait. Pour se détendre, s’épanouir, être à la page… Autant de béquilles sur lesquelles mieux appuyer notre frénésie, sans jamais en attaquer les causes profondes. Il ne s’agit pas simplement d’une question de vitesse. C’est une crise du lien, de la relation que nous entretenons avec le temps et l’espace, avec les autres (au sens le plus large) comme envers nous-mêmes. Choisir de ralentir revient à reprendre possession de notre libre-arbitre, à redéfinir nos priorités, ce qui compte vraiment, sans se laisser happer par la spirale de ce toujours plus totalement désincarné. Au-delà de l’individu, « ralentir » revêt une dimension sociétale fondamentale, qui prend une teinte toute particulière à l’orée des catastrophes sociales et écologiques à l’œuvre. Notre rapport au faire, au temps et à l’avoir, a un impact direct sur nos modes de vie qui, nous le voyons, doivent prendre une toute nouvelle direction. Nous sommes loin du développement personnel auquel on rabaisse constamment ce sujet.

Comment avez-vous personnellement pris conscience qu’il vous fallait « ralentir » et prendre le temps de vivre ? Quels sont les conseils que vous donneriez aux personnes pour commencer à agir, c’est-à-dire « ralentir» leurs rythmes de vie, dès aujourd’hui ?

Personnellement, je n’ai pas eu le choix. Cela s’est imposé à moi lorsque j’ai sombré dans un burn-out, un épuisement physique, psychique et émotionnel total. Je n’ai pas ralenti, je me suis arrêtée. Soudainement, brutalement. Pendant trois longues années, de nombreuses personnes, interpellées par ce que je vivais, se sont alors confiées à moi. C’est là que je me suis rendu compte qu’un (trop) grand nombre d’individus se sentent surmenés, comme pris au piège dans une spirale de laquelle ils ne parviennent pas à sortir. Ils ont développé un rapport au faire très addictif, une relation au temps terriblement anxiogène et surtout, ils témoignent que même en le sachant et en aspirant à autre chose, ils sont incapables d’appuyer sur la pédale de frein. Choisir de ralentir s’adresse à eux. Dans ce petit ouvrage sans prétention, à la fois intime et sociétal, je partage ce que j’aurais aimé apprendre et comprendre avant de sombrer, pour ne pas sombrer. La première chose que nous pouvons faire est, à chaque fois que l’on s’entend à dire « Je n’ai pas eu le temps », le remplacer par « Je n’ai pas pris le temps ». Ce que l’on a décidé de faire s’est réalisé au détriment d’un autre possible. La manière dont on occupe notre temps est le reflet de nos choix, de nos priorités réelles (et non pas telles qu’on les fantasme). Consciemment ou pas, de manière subie ou non, nous avons décidé de faire ceci plutôt que cela. Est-ce un choix librement consenti ? Nous sommes-nous sentis obligés ? La pression vient-elle de l’extérieur ou nous la sommes-nous infligée tout seuls ? … Prendre le temps de répondre à ces questions est une première étape fondamentale qui sous-tend la suite de l’histoire : pourquoi ne pas faire autrement ?

Vous avez écrit un livre réfèrent « Océan Plastique » (Acte Sud, 2020). Cet envahissement planétaire par le plastique est un drame. Comment agir désormais ?

La première étape reviendrait à reconnaitre que l’on s’est trompé. Qu’en basant la société de consommation sur une des matières parmi les moins biodégradables qui soit, nous avons fait fausse route. Que dans un monde fini, l’idée même de la surconsommation et du jetable n’est plus possible. Avec les plastiques, nous n’avons pas seulement un problème de déchet (qui supposerait qu’en collectant tous nos déchets on solutionnerait le problème, ce qui est loin d’être le cas). Nous avons un problème de matière, de pollution chimique qui cause des dommages sanitaires et environnementaux à toutes les phases de son cycle de vie. L’urgence, c’est de regarder en face les limites planétaires, de reconnaitre qu’en les dépassants les unes après les autres, nous mettons en cause le maintien des conditions de vie sur Terre, et de réorienter l’ensemble de nos activités à l’orée de cette nouvelle réalité. La pollution par les plastiques en fait partie. Le système Terre ne parvient pas à digérer. Face aux quantités actuelles et annoncées, il y a urgence. Il nous faut réduire drastiquement, sortir du jetable, supprimer tout ce qui peut l’être en développant le vrac, la consigne, le réemploi, l’économie de la fonctionnalité… En d’autres termes, se donner une stratégie, une méthodologie et un cahier des charges exigeants, qui ne transigent ni sur la santé humaine ni sur celle des écosystèmes et de tous les êtres qui les peuplent.

Vous interviendrez le 25 novembre prochain à l’UNESCO, à l’occasion du Parlement des Entrepreneurs d’avenir, sur le thème « Le marathon de la transition : accélérons le changement ». Quelle sera votre prise de position lors de cette session ? Faut-il ralentir pour accélérer le changement ?

Ralentir fait partie du changement. C’est même une clé qui nous permettrait de sortir dignement des catastrophes en cours. Car ralentir sous-tend une transformation profonde de notre rapport au monde et c’est exactement ce dont nous avons besoin pour avancer. Parce qu’il y a urgence, justement, il est fondamental de ne pas s’agiter de manière stérile dans tous les sens, mais de prendre le temps de partager des connaissances, se mettre d’accord sur un nouveau projet collectif, se donner une stratégie et s’organiser collectivement pour y parvenir. Ce temps en apparence « perdu » dans un premier temps nous en ferait gagner tellement par la suite !

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