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Réindustrialisation : les pouvoirs publics doivent montrer l’exemple

Pour faire revenir les industries en France, et donc les emplois, il faut un vrai engagement de l’Etat et des collectivités locales, en particulier au niveau des appels d’offres, estime Vincent Gruau, PDG du groupe Majencia.



Pour faire revenir les industries en France, et donc les emplois, il faut un vrai engagement de l’Etat et des collectivités locales, en particulier au niveau des appels d’offres, estime Vincent Gruau, PDG du groupe Majencia.

La désindustrialisation de la France est devenue un lieu commun. Depuis les années 80, deux millions d’emplois industriels ont été détruits, avec pour conséquence un gonflement du chômage équivalent.

Le secteur de l’ameublement offre un exemple parmi tant d’autres de ce phénomène. Il y a près d’un demi-siècle, le mobilier français était un fer de lance des exportations, sa notoriété était reconnue dans le monde entier. Il pèse encore 6 milliards d’euros, et emploie 52 000 personnes dans ses 4 400 entreprises, mais Vincent Gruau, président-directeur général de Majencia, leader français du mobilier de bureau, observe avec inquiétude son déclin. Membre du conseil d’administration de l’Union nationale des industries françaises de l’ameublement (Unifa), il note que les faillites sont passées d’un rythme d’une par trimestre en 2008 à plus d’une par semaine en 2014, avec un taux de destruction d’emploi de 15 %. Des pertes nettes, car les entreprises délocalisent leur production, vers l’Europe de l’Est ou la Chine, et elles ne sont pas remplacées.

Ces pertes ne sont pas compensées par le boom du secteur des services et du numérique, qui créent certes des emplois, mais dans les métropoles : ceux-ci n’enrayent pas la désertification des territoires, où trop souvent la seule alternative est l’agriculture. Vincent Gruau en est convaincu, « ces emplois hautement qualifiés ne compenseront jamais ceux qui sont détruits dans les industries traditionnelles, c’est illusoire d’imaginer que 100 % de la population sera un jour bac+5. Qu’advient-il des personnes sans qualification et des ouvriers dans ce modèle dédié à l’innovation ? Ils perdent leur travail et n’en retrouveront pas. »

Les politiques n’ont que le mot innovation à la bouche, raille encore Vincent Gruau, mais ce sont surtout de bonnes intentions car l’innovation ne se décrète pas. « La France a une longue tradition d’innovation, elle a inventé beaucoup de technologies, mais elle a rarement su les exploiter commercialement. Or ce qui crée de l’emploi, du volume et de l’économie, c’est l’exploitation commerciale. »


Le mieux-disant dans les appels d’offres

La relocalisation et le made in France sont débattus dans les campagnes électorales, en 2007 comme en 2012. Après les élections, les gouvernements communiquent beaucoup sur le sujet, avec force commissions (Commission Jégo), événements (Printemps de l’industrie) et ministères du redressement productif. Mais maintenant il faut passer aux actes, juge Vincent Gruau. Il réclame que les appels d’offre, en particulier, ne se focalisent plus seulement sur le moins-disant, mais s’ouvrent au « mieux-disant » : « Les décideurs politiques doivent prendre en compte les coûts indirects de la destruction des emplois sur la collectivité : allocations chômage, baisse des cotisations patronales, déséquilibre dans le budget de l’État, etc. Lorsque tout vient de Pologne ou de Chine, ne se baser que sur le prix est une vision court-termiste, qui ne tient aucun compte de la dimension économique et politique des relations entre les entreprises et l’administration. »

« Le code des marchés publics est utile dans la mesure où il rationalise et professionnalise le processus d’achat public pour éviter toute tentative de corruption et autres malversations », reconnaît Vincent Gruau, qui s’empresse d’ajouter : « Aujourd’hui, il est devenu un carcan qui n’a plus qu’un seul objectif : s’exonérer de tous ces risques. Il doit évoluer pour inclure des critères d’emploi et d’empreinte sociale et environnementale. »

Favoriser l’emploi local

Pourquoi ne pas introduire des clauses de préférence nationale ? « Cela entre en contravention avec les principes de libre-circulation des marchandises en Europe », poursuit Vincent Gruau, « Et pourtant cela n’empêche pas d’autres pays de le faire ouvertement. » Au niveau local aussi, certains conseils généraux favorisent l’emploi local dans leurs pratiques d’achat, et ne s’en cachent pas. Ils définissent des critères indirects dans leurs appels d’offres : origine du produit, emplois induits, mesure de l’impact social et environnemental, avec des outils pour les pondérer et les évaluer.

Plusieurs sondages indiquent que les Français, le grand public aussi bien que les professionnels, sont majoritairement prêts à payer plus cher, jusqu’à 5 %, pour des produits français. « C’est la preuve que la sensibilisation médiatique fonctionne, et que les consommateurs ont établi un lien direct entre l’emploi et le manque de débouchés commerciaux pour les productions françaises. »

Vincent Gruau est convaincu que le made in France est viable dans l’industrie, comme en témoigne le rétablissement de Majencia, qu’il a sauvée du dépôt de bilan. À la tête de l’entreprise depuis 2006, il a non seulement maintenu les emplois sur le site de l’usine de Noyon, en Picardie, mais a même recruté du nouveau personnel pour faire face à l’augmentation de la demande de ses produits. Les raisons de ce succès ? L’amélioration de la productivité, des produits bien adaptés à la demande, et la maîtrise des aléas – ce que ne peuvent pas faire les entreprises délocalisées. Et en novembre 2013, le site de Noyon a reçu le label Origine France garantie pour plusieurs de ses gammes de produits.

« Il faut construire l’avenir, mais aussi être responsable sur le présent, parce qu’aujourd’hui, j’estime qu’il y a le feu dans la maison ! » conclut Vincent Gruau.

MAJENCIA

Dominique Pialot & Pascal de Rauglaudre


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