SABEKO : Quand plomberie et innovation sociale se rencontrent

Découvrez l'histoire de Samuel Kohen, co-fondateur, qui a quitté le monde financier pour se lancer dans la plomberie avec une vision sociale novatrice. SABEKO a créé son propre centre de formation et développe une approche d’ingénierie pédagogique et financière pour professionnaliser les jeunes éloignés de l’emploi.

 

Entrepreneurs d’avenir : Samuel, tu es le co-fondateur de SABEKO avec ton frère Benjamin, une entreprise de plomberie à nulle autre pareille, nous allons le voir plus loin. Tu as aussi à titre individuel un parcours riche, avec une expérience dans la finance à Londres puis une « bascule » de vie avec un retour dans la région Auvergne-Rhône-Alpes et une formation de CAP de Plomberie.
Peux-tu nous dire en quelques mots pourquoi et comment tu as effectué cette reconversion ?

Samuel Kohen : Au moment de décider de mon orientation post-bac, je n’avais pas vraiment d’idée de ce que je voulais faire mais j’avais des bonnes notes scolaires. J’ai donc choisi d’opter pour une voie généraliste qui ouvrait le maximum de portes et me suis retrouvé en prépa puis à l’ESSEC. De la même manière, à la sortie de l’ESSEC, j’ai suivi le même raisonnement et me suis retrouvé en banque sur les marchés financiers à Londres. C’est alors que j’ai commencé à me dire qu’il fallait peut-être que je trouve la voie qui me correspondait. Je suis parti de mes valeurs, je voulais trouver du sens dans mon travail. J’ai quitté le milieu bancaire pour rejoindre le bureau d’Istanbul de l’Agence Française de Développement (AFD) qui accompagnait les municipalités turques dans la réalisation de projets d’infrastructures à impact environnemental (transports doux, stations d’épuration, etc.). J’avais déjà fait le premier pas : sortir de la logique totalement commerciale pour aller vers l’aide au développement économique. Mais cela n’allait pas assez loin à mon goût car j’étais toujours confronté au fonctionnement d’une grande organisation qui ne me convenait pas. J’ai alors compris qu’il fallait que je reparte de zéro dans une activité de service, concrète et indépendante. J’avais un frère plombier, Benjamin, en fin de formation, qui avait une forte fibre entrepreneuriale. Nos deux profils étaient très complémentaires. Je me suis dit que ce métier avait l’air passionnant, atemporel et à réinventer. Je suis rentré en France pour passer un CAP d’installateur thermique au GRETA de Lyon et nous avons créé SABEKO dès l’obtention de mon diplôme en 2013.

Peux-tu nous présenter le projet d’entreprise de SABEKO, votre innovation sociale et son impact en termes d’intérêt général ?

Au départ, l’idée était de travailler sur les chantiers avec mon frère. J’étais ravi de le faire, de découvrir le travail manuel, de repartir de zéro, avec humilité, de trouver du plaisir à redonner le sourire aux clients. Mais nous avons rapidement commencé à devoir recruter et nous sommes aperçus que la main d’œuvre qualifiée dans ce métier, comme dans beaucoup d’autres, est une denrée rare. Nous avons alors décidé de former des jeunes pour apporter du renfort sur les chantiers et assurer nos futurs recrutements. Dès les premiers recrutements, nous avons mis en place des binômes composés d’un technicien aguerri et d’un apprenti en formation. De fil en aiguille, l’entreprise se développant, nous sommes arrivés à un nombre d’apprentis élevé, représentant une part importante de notre masse salariale. Nous avons pris conscience que les formations dispensées tournaient uniquement autour du savoir-faire technique. Cette partie de l’apprentissage, aussi importante soit-elle, ne suffit pas amener les apprentis à l’employabilité. Il manquait une pièce fondamentale : le savoir-être. Cette carence du dispositif de formation traditionnel nous a amené à développer nos propres outils. Ainsi, nous avons mis en place des ateliers « théâtre » hebdomadaires où des comédiennes professionnelles accompagnent nos apprentis sur les sujets tels que la posture, l’élocution, la prise de conscience de l’image qu’ils renvoient. Cette approche était d’autant plus utile, que la majorité de nos effectifs d’apprentis est constituée de jeunes aux profils atypiques, en difficulté, ou éloignés de l’emploi : mineurs non accompagnés, jeunes de quartiers prioritaires, jeunes en reconversion professionnelle. Le savoir-être est souvent la pièce manquante et il nous faut nous adapter à chaque type de profil pour les amener à l’employabilité. Si innovation sociale il y a, cette politique s’est construite au fil des années, de l’expérience accumulée et des défis rencontrés. Elle a avant tout pour vocation de répondre à un besoin prégnant : la pénurie de main d’œuvre qualifiée. Nous avons néanmoins découvert que cette politique d’apprentissage a fait naître une culture d’entreprise singulière et donné du sens aux collaborateurs dans leur quotidien.

Quels sont les bénéfices factuels de votre initiative “entreprise + CFA” au sens large constatés pour chacune des parties prenantes de SABEKO ?

En 2022, nous avons créé notre centre de formation interne : SABEXTRA. Cette structure est labélisée QUALIOPI et dispense des formations Education Nationale type CAP, mais aussi divers modules de formations courtes ou longues afin de construire des parcours de montée en compétence et d’accès à l’emploi. C’est un outil qui nous a permis de mettre en place une véritable ingénierie pédagogique et financière pour professionnaliser notre approche. Aujourd’hui, nous sommes beaucoup plus expérimentés et outillés pour accompagner un jeune en décrochage scolaire par exemple et l’amener jusqu’à l’insertion professionnelle. Nous avons été sollicités par plusieurs confrères du BTP qui cherchent des solutions à leurs problèmes de recrutement et avons adopté une approche « open source » où nous les aidons à trouver des apprentis et proposons le parcours de formation pour l’accompagner. Ainsi, il nous paraît essentiel de porter nos efforts au niveau de la filière pour amener les autres entreprises à former des apprentis. La réussite ne peut qu’être collective car c’est en s’y mettant tous que nous allons pouvoir inverser la tendance sur le marché de l’emploi et faire éclore une nouvelle génération de techniciens formés au savoir-faire et au savoir-être. C’est pour cela que nous avons créé une association, Semeurs de Talents, qui a vocation à rassembler les acteurs de la filière pour travailler sur l’insertion professionnelle afin qu’elle bénéficie aux jeunes et aux entreprises. Nous constatons que, si les candidats doivent améliorer leur employabilité, les employeurs, eux, doivent améliorer leurs « employeur-abilité », c’est-à-dire leur capacité à recruter, fidéliser et générer de l’engagement. Vaste programme, d’où le besoin de fédérer et travailler ensemble sur cette thématique à travers Semeurs de Talents. Factuellement donc, intégrer le CFA dans l’entreprise nous a permis de construire des parcours adaptés pour de meilleurs recrutements, tout en bénéficiant de financements de la formation, et de porter ces sujets au niveau de la filière pour qu’un maximum d’entreprises forment des apprentis et les forment bien.

Est-ce qu’avec ton expérience, à ce stade du développement de SABEKO, avoir un projet à impact social est synonyme de rentabilité moindre ou au contraire celui-ci sert il le présent et l’avenir ?

C’est une question difficile car le projet social de SABEKO est consubstantiel au projet économique et je suis incapable d’imaginer l’un sans l’autre. En tant qu’entreprise, nous avons des contraintes financières bien réelles : achats, loyer, salaires, URSSAF, véhicules, sécurité, etc. Nous ne pouvons nous affranchir d’une logique de maîtrise des coûts et de rentabilité. Notre politique RSE a été façonnée par ces contraintes et sert avant tout l’objectif économique de l’entreprise. Cela ne la rend pas moins noble, au contraire, il me semble important d’ancrer nos actions dans une pérennité financière qui leur permet d’exister par elles-mêmes et de durer dans le temps. Néanmoins, un tel projet se construit étape par étape et ne commence à porter ses fruits qu’au bout de plusieurs années. Nous sommes encore dans la phase de construction, d’investissement, qui coûte plus qu’elle ne rapporte. Il n’est d’ailleurs pas toujours facile de raisonner l’engouement que peut susciter certains projets pour qu’il ne mette pas en péril le fragile équilibre économique de l’entreprise. A ce titre, nous avons découvert qu’il existait de nombreux moyens de financer certaines actions : subventions, partenariats, fonds de formation, etc. Même si les levées de fonds sont très chronophages, voire désespérantes parfois, nous essayons d’en bénéficier quand l’occasion se présente. A long terme, je reste convaincu que cette politique de formation des jeunes, d’insertion professionnelle, d’inclusion de publics en difficulté sera synonyme d’une meilleure réussite entrepreneuriale car elle est totalement en phase avec les besoins de notre époque et touche au cœur de la valeur d’une entreprise : ses femmes et ses hommes.

Quels enseignements tires-tu avec ton frère et votre équipe de cette superbe innovation sociale ? Et si c’était à refaire ?

Nous en tirons d’abord beaucoup de leçons humaines très triviales comme par exemple aller au-delà de l’apparence que peut renvoyer un candidat (dans un sens comme dans l’autre). Au début nous étions un peu naïfs, parfois trop bienveillants et accordions notre confiance sans qu’elle ne soit forcément méritée. Après de nombreuses déconvenues, nous avons trouvé l’équilibre entre la confiance, l’enthousiasme, le soutien moral mais aussi la sanction, le contrôle, le respect du cadre. Par exemple, on aide parfois plus un jeune en le sanctionnant sévèrement parce qu’il est sorti du cadre plutôt qu’en ne réagissant pas en se disant qu’il est déjà suffisamment en difficulté comme ça. Les jeunes en formation ont besoin de voir que l’entreprise est une communauté de personnes qui arrivent à travailler ensemble au quotidien parce qu’ils respectent un cadre et des règles. C’est comme cela que je conçois l’inclusion professionnelle : la capacité d’une organisation à intégrer des personnes qui s’y épanouiront dans le respect des règles de la communauté. Ainsi, nous avons vu notre organisation se renforcer et servir les individus à mesure que nous l’avons formalisée et fait respecter ses principes. Cette aventure a ainsi permis de mûrir notre projet d’entreprise et la manière dont nous fixons et faisons fonctionner le cadre. Ce n’est pas rien ! Au-delà, elle nous a permis de transformer une contrainte (les difficultés de recrutement, la gestion des profils problématiques) en une opportunité et en une nouvelle activité, la formation, qui nous permet de nous diversifier économiquement mais aussi mentalement. C’est très agréable de sentir que l’on arrive à aborder des problématiques « métier » en amont plutôt que de les subir sans vraiment les comprendre. Beaucoup de choses se jouent au niveau de la formation et de l’apprentissage du savoir-être. Si nous réussissons à accompagner les jeunes dans ces passages difficiles, nous sommes certains de réussir dans les autres aspects de notre métier.

Quels sont selon toi les sources d’inspiration que tu peux partager avec les Entrepreneurs d’avenir ?

J’aimerais parler d’un projet emblématique que nous portons avec l’association Semeurs de Talents. Nous nous sommes rapprochés d’un réalisateur, William Faivre de Black Road Production, avec qui nous sommes en train de produire une série TV qui sera diffusée sur une chaîne de la TNT en 2024. Intitulée « L’Art de (Ré)Apprendre », cette série sera composée de 7 épisodes de 26 minutes chacun et présentera, sous forme de docu-fiction, le parcours de plusieurs apprentis chez SABEKO pendant une année. Nous allons les suivre, en mode télé-réalité, dans leur quotidien pour comprendre comment ils apprennent, évoluent dans l’entreprise, se motivent et font face aux difficultés. L’objectif de la série est triple : valoriser les métiers du bâtiment, montrer aux entreprises comment la formation peut s’intégrer dans leur quotidien, et mettre en valeur les profils atypiques (jeunes femmes dans le BTP, jeunes migrants, jeunes de quartiers, personnes en reconversion). Nous avons déjà tourné un épisode et l’avons diffusé lors d’une séance privée sur Lyon et sommes convaincus qu’elle sera extrêmement impactante pour notre filière lors de sa sortie sur les écrans. Nous avons encore besoin de lever des fonds pour boucler son financement et faisons appel au public et au privé. La bande annonce est consultable ici et la page de financement est accessible ici. Nous transmettons un reçu fiscal aux entreprises et particuliers. Merci aux Entrepreneurs d’Avenir et à leurs partenaires pour leur soutien !

Une interview réalisée par Coryne Nicq

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