Faire du repos une stratégie : le changement de cap d’Anaïs Gauthier
Épuisée par des années d’injonctions à la performance, Anaïs Gauthier a fait un pas de côté pour réapprendre à vivre. De cette bifurcation est née une conviction forte : le repos n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale. Une invitation à repenser nos rythmes, entre transformation personnelle, enjeu de société et préservation du vivant.
La Fabrique d’avenir : Anaïs Gauthier, votre livre « La stratégie du repos » est le fruit de votre propre expérience et cheminement. Une vie qui s’impose à vous depuis votre enfance , faite d’injonctions à la performance, au succès, à la priorité donnée au travail et à l’épuisement de vos forces. Et puis une prise de conscience qui s’accompagne de choix et d’abandons pour une quête d’équilibre. Pourriez vous revenir sur cette redirection de votre vie et ces moments qui vous ont fait bifurquer ?
Anaïs Gauthier : Si la thématique du repos me fascine depuis 18 ans, c’est effectivement avant tout la conséquence d’un organisme qui a été épuisé trop tôt, trop vite, trop fort. Après de premiers épuisement pendant l’enfance, les études supérieurs m’ont offert mon premier burnout qui ébranla ma santé à travers mon système digestif. Ce fut le début d’une quête de compréhension du fonctionnement de mon organisme et de découverte de son entrelacement avec l’environnement qui l’accueille. J’ai expérimenté malgré moi quelque chose qui s’est ensuite reproduit de nombreuses fois dans ma vie : plus je m’accorde le repos sans culpabilité lorsque j’en ressens le besoin, plus je suis créative, efficace et impactante dans les temps dédié au travail. Je découvrais par l’expérience incarnée que contrairement à ce que je croyais, le repos était loin, très loin d’être inutile.
10 ans plus tard, à la tête de ma société, je suis engluée dans une dépression, une perte de sens totale alors qu’il me semble avoir fait tout ce qu’il fallait pour réussir ma vie. Dans un élan vital, je décide de réaliser un rêve de la petite fille que j’étais pour retrouver, peut-être, un peu d’énergie. Je pars seul en Alaska avec l’intention de mettre à distance les injonctions qui me dirigent : « il faut travailler dur pour réussir », « quand on entreprend, il ne faut pas compter ses heures », « c’est normal d’en baver », « si tu veux, tu peux », etc. J’expérimente alors quelque chose que je ne connais pas : le temps jugé inutile parce que non productif. Seule dans une contrée isolée et encore sauvage, je redéploye mes sens. Jour après jour, je découvre que ralentir le tempo, renouer avec la contemplation, retrouver un rythme de vie à la mesure de mon organisme humain, me fait me sentir pour la première fois de ma vie à ma juste place. Les semaines passant, je m’ouvre à la résonance avec le vivant qui m’entoure et ma santé mentale s’améliore. Cette expérience est fondatrice dans mon parcours parce qu’elle me fait retrouver une confiance en la vie et m’amène à poursuivre mes recherches en quête de sens.
Vous faites un parallèle entre la manière dont les humains se comportent avec la planète et la manière dont ils se comportent avec eux-mêmes. Nous épuisons les écosystèmes et nous nous épuisons en puisant dans nos ressources physiques et psychiques. Vous parlez de ressources immatérielles. Vous évoquez une œuvre de guérison généralisée pour nous et le vivant. Comment avez-vous concrètement mis en place ce changement de vie en vous et pour vous ?
Ça s’est fait progressivement. J’ai commencé par développer tout un tas de stratagèmes pour me préserver de remplir mon agenda et m’assurer de quitter le bureau à 18h au plus tard. J’ai intégré la méditation à mon quotidien, des exercices pour muscler mon estime de moi et apprivoiser mon perfectionnisme. Je suis allée à la rencontre de personnes qui m’inspiraient par leur mode de vie radicalement plus simple. J’ai appris à écouter mon intuition pour choisir mes clients et à dire non à ceux qui étaient irrespectueux de mes besoins.
J’ai observé mon organisme, ses fluctuations d’énergie, d’envie, de créativité, d’efficacité, et j’ai peu à peu accepté qu’il ne soit pas une machine à la performance linéaire et constante. C’est un cheminement personnel et spirituel en lien avec les sagesses de la Terre et les cycles des saisons qui m’a aidé à embrasser ce qui à l’époque, m’apparaissaient comme des faiblesses. La transition progressive m’a demandé de redéfinir ce qu’est pour moi la réussite, la performance tout en acceptant d’être en décalage avec la norme. Je ne crois pas que ce chemin soit terminé, je pense qu’il s’agit d’une attention constante et de réajustements permanents au fil de la vie et des circonstances.
Vous proposez au lecteur et aux personnes que vous accompagnez, une stratégie du repos et vous avez même défini un Manifeste (Vivre avant de travailler, le corps comme boussole, oxygéner ses journées, oser l’oisiveté…). Par quoi commence t’on et jusqu’où peut-on aller ?
Si notre corps et notre psyché portent les blessures de notre combustion collective, le postulat du repos comme stratégie est que notre relation quotidienne avec notre corps charnel forme les fondations d’un changement systémique. Réhabiliter le repos passe par réhabiter nos corps, par réapprendre à écouter son langage, par redonner du crédit à sa sagesse que forment notre sensorialité, nos émotions, notre intuition. C’est un processus en deux temps : développer la capacité à repérer les besoins de notre être, puis y associer la mise en pratique d’actions préventives ou restauratrices. En expérimentant avec confiance et détermination. Avec amour et délicatesse. En prenant le temps.
S’autoriser le repos implique de se défaire de l’idée qu’être stressé, surmené, pressé est une preuve de sérieux, d’engagement et de réussite. Détacher notre estime de soi de ce que nous faisons, de ce que nous produisons. Apprendre à voir le calme et le respect de notre régénération comme les signes d’une maturité indispensable pour rendre notre société moins destructrice et adoucir le quotidien. Et ça peut commencer par simplement s’arrêter quelques minutes. Ne plus courir, ne plus faire, ne plus produire, simplement être. Dans mon livre je propose des pratiques très simples de régulation du système nerveux car j’ai découvert que c’était la voie la plus directe vers la régénération. Apaiser votre système nerveux est déjà une forme de repos, et c’est peut-être la plus facile et rapide à mettre en œuvre dans un quotidien surchargé.
Cette question du repos est bien plus sociétale et systémique qu’il n’y parait. Réinventer un quotidien où le repos a toute sa place revient à questionner nos institutions, notre vision productiviste du temps, la place du travail dans nos vies, notre système éducatif, l’urbanisme de nos villes, la façon dont nous nous déplaçons. Redonner toute sa place à notre besoin de régénération ébranle les fondements de notre société pour aller vers une humanité honorant le Vivant.
En ces temps où tout nous engage à accélérer et à puiser dans nos ressources et à dépasser nos limites, comment résister et faire le chemin inverse ? Cela semble impossible de faire ce pas de côté ?
Je ne dis pas que c’est facile, le repos peut être inconfortable pour de multiples raisons à commencer par ce sentiment d’aller contre le courant et de se mettre en danger. Ce pas de côté semble impossible parce qu’on nous a inculqué que s’arrêter, c’est perdre. Perdre du terrain, de la valeur, de la légitimité, des opportunités, de l’argent. Mais ne jamais ralentir, ne jamais oser la pause, c’est perdre bien plus : notre santé physique et mentale, la qualité des liens qui nous unissent, la conscience de nos choix, l’habitabilité de la Terre.
Nous sommes une espèce foncièrement sociale alors en se rassemblant, en s’entourant de personnes qui ont cette même aspiration à vivre un quotidien respectueux de nos organismes, le repos devient plus accessible. Nous profitons alors de la co-régulation de nos systèmes nerveux qui rend plus facile l’apaisement de ceux-ci à plusieurs, nous conjurons la crainte de la désynchronisation sociale et du rejet, nous évitons le FOMO et diluons la culpabilité qui pourrait être ressentie. En retissant des liens d’entraide, des solidarités, en inventant des façons de se régénérer qui peuvent s’insinuer dans votre quotidien. C’est ce qui me pousse à offrir des moments de régénération collective lors des événements autour du livre.
Plutôt que de « résister » qui nous maintient dans un mouvement très énergivore et presque guerrier, j’invite à créer le repos depuis là où nous sommes dans le quotidien que nous vivons. Ça commence par des gestes qui peuvent être si minuscules que l’on s’en moque : s’asseoir cinq minutes sans rien faire. Ne pas tromper l’ennui dans le métro, de son smartphone. Prendre ses repas en conscience, sans y additionner une autre activité. S’offrir ces petits espaces de non-performance, c’est déjà oxygéner son quotidien, offrir un temps de régénération à notre système nerveux et se défaire – même momentanément – d’un système qui se nourrie de notre agitation, de notre épuisement, de notre mal-être.
Est-ce que ça s’adresse à tout le monde ? Gagner sa vie est pour le commun des mortels une nécessité vitale qui impose des vies fatigantes, trépidantes, faites de renoncements à soi et au repos. Quelle réponse avez-vous à adresser à ceux qui ne voient pas l’issue ?
L’accès au repos est profondément inégalitaire. La marge de manœuvre individuelle est très inégale selon le métier, la zone géographique de naissance et de vie, les moyens financiers, le niveau d’éducation, la couleur de peau, le genre, l’environnement, le réseau de solidarité. Il est impensable d’ignorer les emplois précaires qui empêchent la régénération en imposant des horaires décalés, des cadences exténuantes, une angoisse financière permanente, tout cela détériorant le premier espace de repos qu’est le sommeil. A celles et ceux qui ne voient pas l’issue, je ne propose pas une solution individuelle. Je leur dis : votre épuisement n’est pas votre échec, c’est le symptôme d’un système délétère qui demande l’impossible. Tricia Hersey, activiste africaine-américaine, évoque sa grand-mère qui dans une vie d’une densité violente, s’offrait chaque jour quelques instants les yeux fermés. Si l’on ne peut se défaire totalement du milieu « biopolitique » dans lequel nous évoluons, prendre ces micro-espaces, poser ses limites face à la pression économique et sociale, à la multitude de tâches et d’obligations qui n’en finit pas, peut offrir une forme de réparation, d’émancipation ou devenir protestation.
Être en mesure de réguler son système nerveux ou de s’offrir une bulle de respiration est encore plus disruptif et révolutionnaire pour les personnes qui naviguent dans des conditions de vie inhumaines, au sens où celles-ci piétinent ce qui fait d’elles des vivants et les exploitent jusqu’au harassement. La reconnaissance du repos s’inscrit indubitablement dans un mouvement collectif qui ne peut exister sans ouverture de notre modèle social à la reconnaissance de la valeur intrinsèque de l’être, en dehors d’une obligation de résultat, de performance ou de conformité. Créer un monde où il est possible pour tous et même encouragé de prendre soin de nos êtres, implique de grands bouleversements sociétaux parce que cela vient ébranler les fondements de notre civilisation, depuis notre façon d’être à celle d’habiter la Terre en passant par les manières dont nous vivons ensemble. C’est cette dimension que j’explore dans la dernière partie du livre car il me semble que pour sortir de l’ère de l’épuisement, il nous faut embrasser sa dimension politique.
Retrouvez La stratégie du repos, Apprendre à se régénérer dans un quotidien surchargé aux éditions Eyrolles.