Guy Pezaku : La revanche de la main
Cofondateur de Murfy, Guy Pezaku défend une économie de la réparation, de la transmission et des savoir-faire techniques. Dans son livre La revanche des métiers manuels, il plaide pour une véritable révolution culturelle : revaloriser les métiers du terrain, recréer des emplois non délocalisables et faire de la transition écologique un projet concret de souveraineté.
La Fabrique d’Avenir : Vous avez cofondé Murfy en 2018 pour prolonger la vie des appareils électroménagers. Pourriez-vous nous parler de cette aventure entrepreneuriale ? Où en est Murfy aujourd’hui ?
Guy Pezaku : En 2018, nous sommes partis d’un constat absurde mais frappant : en France, un lave-linge de soixante kilos part à la benne toutes les quatre secondes. Pas parce qu’il est définitivement hors d’usage, mais parce que notre société a construit un système où remplacer est devenu plus simple, plus rapide et parfois faussement moins cher que réparer. Face à cette économie du jetable, nous avons fait un choix radical : prouver que la réparation pouvaient être un modèle économique viable et utile à la société.
Au départ, beaucoup pensaient que nous nous égarions. Mais huit ans plus tard, les résultats de cette aventure humaine et industrielle sont là. Murfy est devenue la référence française de la réparation. Concrètement, nos équipes ont déjà réparé 550 000 appareils, évité l’émission de 93 000 tonnes de CO2 et nous avons créé 400 emplois durables et non délocalisables partout en France. Aujourd’hui, grâce à notre maillage national, nous sommes capables de répondre aux besoins de 60 % des ménages français.
Mais nous ne nous sommes pas arrêtés là. La transition écologique du logement ne concerne pas seulement l’électroménager. Aujourd’hui, Murfy déploie son savoir-faire sur l’ensemble des besoins essentiels de la maison : l’entretien des installations de chauffage, les réparations de plomberie, l’électrification du chauffage avec les pompes à chaleur, l’installation de panneaux photovoltaïques. Notre PME démontre chaque jour qu’une entreprise agréée ESUS, ancrée dans l’Économie sociale et solidaire, peut allier croissance, utilité publique et excellence opérationnelle.
Vous venez de sortir un livre : La revanche des métiers manuels. Pourriez-vous nous parler de cette revanche ?
Cette « revanche », c’est la prise de conscience collective qu’un pays ne peut pas vivre uniquement en manipulant des concepts, des tableaux Excel ou des lignes de code. Pendant plusieurs décennies, la France a commis une erreur stratégique et culturelle majeure : nous avons dévalorisé le travail manuel. Nous avons répété à des générations entières de jeunes que pour réussir socialement, il fallait poursuivre de longues études et s’éloigner du terrain concret. Les filières techniques et professionnelles ont été reléguées au rang de « voies de garage » par défaut.
Aujourd’hui, nous payons le prix fort de ces choix : un chômage de masse d’un côté, et de l’autre, une pénurie dramatique de bras pour isoler des bâtiments, installer des pompes à chaleur ou réparer nos équipements.
La revanche des métiers manuels, c’est le retour brutal de la réalité matérielle. Les plus belles lois climatiques, les trajectoires d’émissions de carbone et les subventions publiques restent lettre morte s’il n’y a pas un technicien ou un artisan qualifié sur le terrain pour les exécuter. La transition écologique n’est pas un concept abstrait : c’est un chantier physique. Ce livre est un cri de ralliement pour redonner toute leur noblesse, leur fierté et leur attractivité à ces femmes et ces hommes dont les mains expertes façonnent la souveraineté de notre pays.
Votre livre défend l’idée que la transition écologique passe aussi par la réparation et la transmission des savoir-faire. Que voudriez-vous que les lecteurs en retiennent ?
Je voudrais que les lecteurs prennent conscience que la réparation n’est pas une simple astuce écologique de secours ou une contrainte : c’est un acte économique puissant de relocalisation de la valeur.
Quand un ménage jette un appareil en panne pour en racheter un neuf importé, la quasi-totalité de l’argent dépensé quitte la France pour alimenter des usines à l’autre bout du monde. À l’inverse, lorsqu’on paie une réparation effectuée par un réparateur local, cet argent reste intégralement dans l’économie nationale : il finance un salaire local, des cotisations sociales pour nos services publics, la formation d’un jeune et l’activité d’une entreprise ancrée dans la région.
Si nous parvenions à réparer et reconditionner seulement 20 % des biens manufacturés que nous consommons, notre pays économiserait 60 milliards d’euros d’importations par an. C’est supérieur au déficit commercial actuel de la France !
Je souhaite que les lecteurs retiennent que le pouvoir d’achat des ménages, la réduction des émissions de carbone et la souveraineté économique nationale ne sont pas des objectifs contradictoires. C’est un seul et même combat. En prolongeant la durée de vie de nos objets et en transmettant les gestes techniques, nous réduisons nos déchets, nous protégeons le budget des familles et nous recréons du lien social de proximité.
À l’heure où l’IA et le numérique transforment notre rapport au travail, que représentent pour vous le geste manuel et le savoir-faire technique ?
C’est un contraste saisissant : alors que le numérique et l’intelligence artificielle automatisent une part croissante des tâches intellectuelles et de bureau, le geste manuel, lui, reste irremplaçable. Une IA, aussi puissante soit-elle, ne viendra jamais chez vous pour diagnostiquer une fuite d’eau cachée dans une cloison, remplacer le roulement d’un lave-linge, poser des panneaux photovoltaïques sur une toiture ou raccorder une borne de recharge pour véhicule électrique.
Le travail manuel possède une dimension d’utilité immédiate, concrète et tangible que beaucoup d’emplois du numérique ont perdue. Chez nos techniciens, je vois quotidiennement ce que produit ce savoir-faire : la fierté d’avoir résolu un problème physique, le plaisir de rendre service directement aux gens et la satisfaction de voir immédiatement le résultat de son effort.
Le geste manuel n’est absolument pas une relique du passé, c’est au contraire le cœur battant de l’économie de demain. C’est la garantie de notre sécurité, de notre autonomie matérielle et de notre résilience face aux crises. Bien sûr, nous utilisons le numérique et les algorithmes pour optimiser nos données ou nos itinéraires d’intervention, mais la véritable valeur ajoutée, celle qui transforme la vie quotidienne des Français, sera toujours apportée par l’humain sur le terrain.
Vous parlez d’un million d’emplois pour notre souveraineté. Que faudrait-il changer, dans la formation ou dans le regard que nous portons sur ces métiers, pour que cela devienne possible ?
Pour libérer ce potentiel formidable de plus de 700 000 à 1 million d’emplois non délocalisables dans les filières de la transition du logement et de l’économie circulaire, nous devons opérer une véritable révolution culturelle et institutionnelle.
D’abord, il faut transformer le système d’orientation dès le plus jeune âge. Nous devons réintroduire la culture technique et la pratique manuelle à l’école, au collège et au lycée, en les présentant non pas comme des filières de relégation, mais comme des parcours d’excellence et d’avenir.
Ensuite, nous devons moderniser l’appareil de formation. C’est ce que nous avons initié à notre échelle avec la Murfy Académie : nous proposons des formations courtes, qualifiantes et débouchant sur des CDI. Nous y accueillons des jeunes, des personnes éloignées de l’emploi et des salariés en reconversion professionnelle. En deux ans, ils acquièrent une expertise solide et une autonomie financière. Il faut massifier ce type d’académies d’entreprise et soutenir la création de grands écosystèmes dédiés aux métiers de la transition.
Enfin, nous devons donner de la visibilité et de la stabilité. Les pouvoirs publics doivent fixer un cap réglementaire clair sur dix ou quinze ans, sans changer les règles ou les aides tous les six mois. Si les règles sont stables et simples, les entreprises investiront massivement dans la formation, les jeunes s’engageront avec confiance, et nous pourrons réindustrialiser le pays par le bas, au plus près des besoins des citoyens.