Lauriane Mouysset : et si les limites étaient la condition de notre liberté ?

Écologue, économiste et philosophe, Lauriane Mouysset renverse une opposition devenue classique : celle entre écologie et liberté. Dans La liberté des limites, elle défend une autre voie, fondée sur la connaissance de nos dépendances au vivant, la délibération démocratique et la capacité à entreprendre à l’intérieur de limites collectivement choisies.

 

La Fabrique d’Avenir : Dans votre livre, La liberté des limites, vous retournez le problème : la liberté ne serait pas l’ennemie de l’écologie, mais sa clé. Comment en êtes-vous venue à cette idée ?

Lauriane Mouysset : Par une experience. Celle le confinement d’avril 2020. J’étudiais le donut de Kate Raworth depuis un appartement dont je n’avais pas le droit de sortir, avec un nouveau-né d’un mois. J’ai pris conscience que ce qui m’enfermait n’était pas un décret arbitraire, mais un virus surgi de la destruction des habitats : un lien avec les écosystèmes, invisible tant qu’il était stable, qui nous privait soudain de liberté. J’ai pris conscience que liberté et liens étaient noués d’une manière que la pensée moderne, qui a construit la liberté contre nos dépendances, ne regardait pas correctement.

 

Vous comparez notre situation à celle d’un navigateur qui apprend à connaître le vent et les courants. Que dit cette image de notre rapport au vivant ?

Elle s’oppose à une autre image, celle du Titanic. Le paquebot qui se croyait insubmersible, et affranchi de l’océan. Cette croyance est irréaliste car tant que les humains n’auront de branchie, ils prendront un risque en allant sur les eaux. Mais surtout cette croyance fausse a aggravé le risque : le titanic avait prévu trop peu de canots sauvetage. Le navigateur, lui, dépend du vent et des courants, il ne se pretend s’affranchir des dynamiques de l’océan. Mais en les connaissant, il peut les anticiper et tracer sa route avec elles. L’image de la navigation permet de distinguer deux choses que nous avons confondu : la dépendance aux dynamiques écosystémiques, qui est un fait, et la vulnérabilité qui est un risque et qui est ce que l’on fait de cette dépendance. Faire fi de cette une dépendance comme le propose le Titanic ne la supprime pas, cela la transforme en vulnérabilité. C’est ce que nous avons fait avec le climat, stable pendant dix mille ans au point que personne ne pensait en dépendre. Nous ne serons donc pas libres en coupant nos chaines, en nous affranchissant de nos dépendances aux écosystèmes, car c’est impossible, mais en les connaissant. La liberté vient de lucidité de la decision : savoir ce que l’on fait, les risques que l’on prend. Les rapports scientifiques changent alors de statut : ce ne sont plus des avertissements qui nous privent, ce sont les cartes marines qui nous permettent de naviguer.

 

Vous êtes écologue, économiste et philosophe. Comment ces trois regards se rencontrent-ils dans votre livre ?

Ils se rencontrent là où chacun bute sur une question qu’il ne sait pas trancher. L’écologie a buté la première : en 2012, en comparant cinq indicateurs de l’état d’une communauté de trente-quatre espèces d’oiseaux communs sous différentes politiques agricoles, je n’ai trouvé aucun scénario meilleur sur tous. Préférer beaucoup de perdrix et de linottes ou une communauté plus diverse n’est pas un choix scientifique, c’est un choix de valeurs. L’économie a buté ensuite, le jour où un collègue m’a demandé en séminaire : « Mais pourquoi un monde avec des alouettes serait-il preferable à un monde sans ? » Mon modèle ne savait pas répondre, car leur valeur et leur désirabilité y étaient un postulat. La philosophie a dénoué ces deux blocages en montrant que ces choix ne reviennent ni à l’écologue ni à l’économiste, mais aux citoyens. Cette réponse a transformé en retour les deux autres disciplines. Dans mes modèles, l’écologie entre dans l’économie non par un prix, mais par les processus biophysiques : une haie plantée abrite des oiseaux insectivores, qui réduisent les ravageurs, ce qui modifie les rendements. Ce couplage décrit le terrain sans le juger, comme une carte. La philosophie fixe le cap, et l’économie calcule la route à l’intérieur des limites choisies.

 

Vous proposez des outils pour juger si une décision écologique est viable, légitime et démocratique. Comment les imaginez-vous entre les mains des dirigeants et des responsables politiques ?

Comme une grammaire plutôt qu’un programme. Le livre propose six critères, trois pour que les citoyens évaluent une décision et trois pour que les décideurs conçoivent une politique. Pour ces derniers, trois questions : la politique respecte-t-elle les limites écologiques et sociales sans prétendre les compenser par des gains ailleurs ? Le critère de choix entre les options viables a-t-il été validé par les citoyens ? Sera-t-elle perçue comme l’expression de valeurs collectives ou comme une contrainte imposée ? Ce dernier critère, l’appropriation, est le plus décisif. La taxe carbone de 2018 avait un contenu défendable, mais personne n’avait participé à sa conception, et elle a été vécue comme une punition. À l’inverse, l’Irlande a confié en 2016 la question de l’avortement à une assemblée tirée au sort, en s’engageant d’avance sur une suite contraignante, et le pays a changé sa Constitution. Quand aucune option ne satisfait toutes les contraintes, ce que j’appelle le noyau vide, ce n’est pas un échec : c’est le signal qu’il faut rouvrir la délibération.

 

Comment dépasser l’idée selon laquelle l’écologie serait contraignante, et ses politiques contre-productives pour l’économie, la liberté d’entreprendre et d’agir ? Que répondriez-vous à ceux qui le pensent ?

D’abord que leur crainte est fondée dans le cadre actuel, où toute limite est perçue une entrave au fait d’être libre. Ensuite que ce cadre repose sur une prémisse fausse. Prenez un agriculteur à qui l’on conseille d’arracher ses haies et de retourner ses prairies pour gagner en surface. Son rendement augmente à court terme, puis les insectes auxiliaires disparaissent, les ravageurs prolifèrent, les doses de pesticides s’envolent ainsi que la facture qui va avec. Il a cru s’affranchir d’une dépendance, il l’a remplacée par une vulnérabilité plus coûteuse. Nos travaux montrent que ces prairies jouent un rôle d’assurance naturelle, d’une valeur estimée à 50 euros par hectare : elles font partie de son infrastructure de liberté, au même titre que ses machines. L’écolibéralisme citoyen trace des limites à ne pas franchir, choisies par les citoyens, et laisse entièrement ouverte la manière d’entreprendre à l’intérieur. C’est la différence entre un règlement imposé par un propriétaire absent et une règle que les copropriétaires se sont donnée en assemblée : le contenu peut être identique, le rapport à la contrainte change du tout au tout.

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