Déborah Pardo : apprendre des albatros pour naviguer dans les tempêtes
Chercheuse, exploratrice polaire, entrepreneure et conférencière, Déborah Pardo publie "Déployer sa vie comme un albatros". De ses expéditions aux îles Kerguelen à ses grandes bifurcations professionnelles, elle puise dans l’observation des albatros des enseignements pour trouver sa voie, traverser les tempêtes et retrouver le pouvoir d’agir face aux bouleversements du monde.
La Fabrique d’avenir : Ce très beau livre commence par cette bourse que vous obtenez et qui vous envoie faire des recherches sur les albatros dans les îles Kerguelen. Et vous allez pendant plusieurs jours rejoindre cette île française au nord de l’antarctique à environ 3500 kilomètres de la Réunion . Qu’est ce qui commence à ce moment là, pour vous et pour vous rencontre avec les Albatros?
Déborah Pardo : Oui, c’est vrai que j’ai décroché une bourse de thèse à la fin de mon master à Montpellier pour aller travailler sur la démographie des albatros à Kerguelen. J’étais très impressionnée d’aller vivre dans les Deux-Sèvres pendant trois ans pour le laboratoire qui portait ce projet, mais, au bout de quelques mois seulement, j’ai fait mon baptême du feu pour vraiment appartenir à l’équipe : partir à La Réunion, embarquer sur le Marion Dufresne, faire quinze jours de traversée dans les tempêtes, où tout le monde était malade, et débarquer d’abord à Crozet.
Un hélicoptère nous amène dans une colonie de manchots, où nous ravitaillons une cabane pour toute la saison. Puis nous reprenons la mer, après une bonne fête avec les gens de Crozet, pour arriver à Kerguelen. Là encore, nous ravitaillons pendant trois jours, avant de partir avec mon trio et deux ornithologues vivre en totale isolation pendant un mois à la cabane des sourcils noirs : sacs de 30 kg, quatre heures de marche, sept heures de petit bateau.
On nous abandonne sur une petite plage, puis nous marchons jusqu’à la cabane. Nous vivons avec des bidons de nourriture parfois périmés depuis dix ans, nous buvons l’eau de la rivière, nous nous lavons dans la rivière et nous travaillons dans les colonies d’albatros. C’était une expérience extraordinaire.
Extraordinaire parce que j’ai réalisé mon rêve de petite fille : vivre l’exploration comme je la voyais dans les documentaires à la télévision. Sauf que, cette fois, c’était moi dedans.
Le vent était parfois si fort qu’il fallait se coucher par terre. Nous étions au bord de falaises de 400 mètres de haut, dans le sud de Kerguelen. Je me rappelle la première fois que j’ai vu la colonie d’albatros : j’ai vraiment eu le souffle coupé devant 3 000 individus qui vous regardent débarquer et qui ne vous jugent pas. Ils n’ont pas peur de vous. Ils composent simplement avec les éléments pour produire un œuf unique par année de reproduction.
J’ai aussi appris à travailler dans des conditions où l’on n’a pas le droit de se blesser, où le travail en équipe devient très fluide, très instinctif. Dans ces zones extrêmes, il n’y a pas de masque, pas de « bullshit ». Et moi, j’aime beaucoup travailler comme ça.
Vous évoquez vos parents et vos origines populaires dans ce livre. Pourriez vous nous en parler ?
J’ai réalisé, lorsque je suis devenue maman et entrepreneure, à quel point les origines de mes parents avaient une grande influence sur mes choix de vie et sur les valeurs qui étaient importantes pour moi, et que je transmettais dans la culture de mon entreprise : des valeurs de respect, d’optimisme, d’indépendance et de curiosité.
Mon père est né au Caire, en Égypte. Il avait deux ans lorsque sa famille a été expulsée lors de la nationalisation du canal de Suez. Ma mère est née à Constantine, en Algérie. Sa famille y vivait depuis trois ou quatre générations et ils sont partis au moment de la guerre d’Algérie. Elle avait quatre ou cinq ans.
Ils sont tous les deux arrivés dans les quartiers nord de Marseille. Leurs familles n’avaient plus rien. Ils étaient complètement déracinés et je trouve que je le ressens encore aujourd’hui dans ma peau, dans ma chair : ce déracinement et cette importance de s’enraciner.
Ils n’avaient pas particulièrement de considération écologique. Mon père a travaillé dans le prêt-à-porter, ma mère était infirmière. Mais le respect qu’ils m’ont toujours transmis s’est traduit chez moi par un respect de la nature. Depuis toute petite, je suis très curieuse de comprendre les insectes, les oiseaux, les plantes que je vois autour de moi. J’ai grandi avec beaucoup d’indépendance, beaucoup de curiosité et beaucoup de respect.
J’ai avancé dans mes études en me disant qu’avec optimisme, j’étais capable de faire beaucoup de choses. Ils ne m’ont jamais dit : « Toi, tu ne peux pas faire ci ou ça. » Je n’ai pas voulu partir en prépa vétérinaire parce que ce n’était pas la médecine des animaux domestiques qui m’intéressait. Même si personne ne m’avait jamais parlé du métier de chercheur, c’était ce que je rêvais de faire.
Je suis donc partie en faculté de biologie, puis en Erasmus, et j’ai continué jusqu’à une première carrière de chercheuse, puis une carrière d’entrepreneure, et aujourd’hui une carrière de conférencière, où j’ai parfois l’impression de « venger » un peu mes parents.
Mon père a toujours gagné sa vie en faisant quelque chose qu’il n’aimait pas et ma mère a fait passer sa famille avant ses propres rêves, notamment celui d’aller soigner les gens sur les champs de bataille en tant qu’infirmière. Aujourd’hui, je suis très fière de pouvoir témoigner qu’il est possible pour moi d’être à la fois maman, exploratrice polaire et entrepreneure, d’avoir de l’impact auprès des gens et du système pour protéger l’environnement, tout en gagnant décemment ma vie.
Vous êtes une exploratrice et le revendiquez. L’exploration scientifique des albatros et des pôles mais aussi de la nature humaine. Comment mêlez vous ces deux formes d’exploration maintenant ?
C’est vraiment lié à ma curiosité. Pour moi, tout est exploration. Parfois, cela m’angoisse parce que je me dis : « Je vois très bien qu’une vie ne suffira pas ! »
C’est aussi pour cela que j’ai beaucoup de mal à entrer dans une librairie : j’ai envie de tout savoir, tout acheter, tout lire, tout comprendre. La nature humaine est un peu plus difficile pour moi que la nature, où j’ai fait des études de biologie. Je trouve la nature humaine beaucoup plus complexe. Il y a encore énormément de paramètres que j’ai du mal à cerner parce qu’ils ne sont parfois pas logiques. Donc j’explore.
Mais surtout, ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est d’explorer les causes racines de notre non-action suffisante face à la nécessité de transformer nos sociétés. Nous savons ce qui se passe, nous voyons le mur arriver et nous avons du mal à nous y prendre. J’en ai marre des discours scientifiques qui culpabilisent et qui immobilisent. J’en ai marre de la négativité ambiante.
Dans mes explorations et mes recherches, puisque je suis maintenant chercheuse indépendante, j’essaie d’apporter, avec ma méthode de la « boussole des leaders d’envergure », des solutions profondes que nous avons, en réalité, tous en nous et qu’il suffit, entre guillemets, d’avoir le courage d’expérimenter. Et cela nous rend aussi plus heureux pour pouvoir faire partie de ceux qui veulent changer le monde.
Je me concentre sur des personnes qui ont une empreinte environnementale forte, un pouvoir de leadership important et déjà une volonté de changer les choses. En leur apportant de l’espoir plutôt que de la culpabilité, des solutions plutôt qu’une accumulation de faits sur ce qui se passe, j’ai l’impression que cela bouge.
Votre livre alterne des moments de vie personnelle, familiale, de partage de connaissance scientifique et éthologique des albatros et du vivant , pour arriver à nous offrir des conseils de vie. Comment s’est construit ce scénario ? C’est ce que vous expérimentez personnellement dans votre vie? Vous encouragez le lecteur à mêler ces parts de nous?
J’ai adoré avoir la liberté de faire vraiment ce qui est sorti de mes tripes dans mon livre. Je ne voulais pas écrire juste une biographie, je trouvais ça chiant. Je ne suis pas assez connue pour que les gens aient envie de lire ma vie simplement pour ma vie.
En même temps, beaucoup de gens me disaient : « Mais tu ressembles de plus en plus à un albatros quand tu es sur scène, dans ta liberté de mouvement, jusque dans ton visage ! » Ça m’a mis la puce à l’oreille.
Moi-même, je vois des points communs entre certains choix de ma vie et les albatros, par exemple dans la manière de partager les tâches à 50 % dans mon couple, de partir chacun à son tour, ou encore de revenir, dix ans plus tard, vivre près de l’endroit où je suis née. Mes clients de conférences m’ont aussi progressivement demandé de faire davantage de parallèles avec les albatros.
Dans le livre, il fallait donc pouvoir construire ce parallèle entre les albatros et ma vie, puis la vie des gens, et finalement le monde.
Parce qu’au fond, l’albatros, c’est nous. Il symbolise aussi cette culpabilité que l’on ressent lorsque l’on voit les espèces et les espaces s’effondrer sans parvenir à comprendre pourquoi ni comment agir. Mais je ne pouvais pas parler de cela sans ajouter des encadrés expliquant comment fonctionne la planète d’un point de vue biologique, géopolitique ou psychologique. Certaines personnes me disent d’ailleurs que c’est ce qu’elles ont préféré dans le livre.
Je ne pouvais pas non plus laisser les lecteurs simplement avec ces deux morceaux, « l’albatros » et « moi ». Il fallait un troisième morceau, comme une tresse : « Qu’est-ce qu’on fait de toutes ces informations maintenant ? »
Depuis que j’ai quitté la recherche il y a une dizaine d’années, je suis convaincue que j’ai ma place pour transmettre des leçons de leadership inspirées des albatros afin de naviguer dans les tempêtes. Ce livre en propose. Il est à l’image de ma façon de penser, où tout se croise en permanence, où tout est lié.
Cela a été difficile à concevoir en termes de structure : cela m’a pris à peu près un an dans ma tête, puis un an à réaliser. Je remercie sincèrement mon éditrice, Olivia Recascens, de m’avoir laissé toute l’indépendance dont j’avais besoin. Et je voulais aussi que le livre soit beau !
Vous avez vécu une carrière scientifique et notamment à Cambridge et vous décidez au moment où vous êtes enceinte de votre deuxième enfant, de quitter cette voie académique ? Pourquoi ce choix et cette bifurcation pour mener pendant plusieurs années des projets entrepreneuriaux a impact, qui vous ont conduit à être élue Top 20 des femmes innovantes et notamment avec Earthship sisters ?
Je ne dirais pas que j’ai fait des choix de bifurcation. Lorsque j’ai quitté la recherche, j’étais pourtant dans mon poste de rêve à Cambridge, à travailler sur certains des meilleurs jeux de données au monde concernant des albatros vivant dans des colonies parmi les plus menacées, en Géorgie du Sud.
J’ai eu plusieurs rappels douloureux, que je raconte dans le livre, qui m’ont fait comprendre que je n’étais plus à ma place, que l’alignement que j’avais recherché en arrivant là n’était plus juste. J’avais une boule au ventre en allant travailler et c’est devenu une évidence : il fallait que je parte.
Ensuite, lorsque j’ai fermé Earthship Sisters, la structure entrepreneuriale que j’ai portée pendant six ans, le mécanisme a été assez similaire. Certaines choses devenaient de plus en plus difficiles à porter et me causaient des problèmes de santé, ou en tout cas des alertes au niveau corporel. Ma directrice générale a fait un AVC et un membre de l’équipe m’a attrapée à la sortie d’un comité d’urgence en me disant : « Mais tu sais, Déborah, si tu veux arrêter, tu peux. »
Cette phrase m’a autorisée, encore une fois, à faire un grand virement de bord. J’en suis aujourd’hui très heureuse et je me sens beaucoup plus impactante et beaucoup plus alignée.
J’incite les gens à écouter ces signaux, mais est-ce que tout le monde a la capacité de faire ce genre de choix ? Pas forcément. Je ne veux pas rentrer dans l’injonction du type : « Tu dois vivre ta vie. » C’est évidemment plus facile pour les gens qui ont un peu d’argent, qui ont fait des études, qui disposent de certaines ressources.
Peut-être est-ce justement à ces personnes-là, lorsqu’elles en ont la possibilité et le courage, d’essayer autre chose et de contribuer à apporter de nouvelles normes.
Dans votre livre vous livrez au lecteur quelques enseignements comme aller vers son parcours de vie; ne pas avoir honte de sa valeur; donner avant de recevoir ; toutes les causes sont interconnectées ; prendre le large; ne pas se brûler les ailes en voulant avoir un impact positif sur le monde; Accepter ses paradoxes; se réjouir du chemin parcouru .. et puis beaucoup d’autres enseignements et conseils puisés dans votre expérience ou dans vos recherches. Comment voulez vous que votre livre soit lu? Et que voulez vous apporter à ceux qui vous liront
J’ai beaucoup de retours de lecteurs qui sont extrêmement motivants. Des gens me disent : « J’ai acheté ton livre parce que je savais qu’il allait me faire du bien » ou encore : « Je l’ai lu comme un polar, je n’arrivais pas à le lâcher. » La critique de Culturebox a parlé d’un essai poignant.
Plusieurs personnes m’ont dit que c’était un format qu’elles n’avaient jamais vu, justement avec cette trame qui réunit trois typologies de livres habituellement séparées.
Moi, je veux qu’il soit lu en kiffant. Je veux qu’il soit offert parce que c’est un bel objet. Je veux qu’il soit partagé, qu’il soit débattu et que l’on puisse y revenir quand on se demande : « Attends, déjà, comment fonctionnent les courants océaniques ou la classification des espèces ? », lorsque l’on veut retrouver ce poème sur les albatros qui nous avait plu ou lorsque l’on doute que l’humanité soit entièrement bonne ou mauvaise.
J’aimerais qu’il puisse servir d’ancrage, comme quelque chose vers lequel revenir lorsque l’on doute un peu de la direction dans laquelle le monde est en train de partir.
