Le Forum Biodiversité & Économie de l’OFB : comment accélérer le passage à l’action ?
À l’occasion de la sixième édition du Forum Biodiversité et Économie, Lôra Rouvière (cheffe de service adjointe du Service mobilisation et accompagnement des entreprises et des territoires et cheffe de l’unité Entreprises et biodiversité à l’OFB) revient sur les leviers permettant aux entreprises de mieux intégrer la biodiversité à leur stratégie. Évaluation des impacts et des dépendances, plans d’action, coopération entre acteurs, évolution des modèles économiques : l’enjeu est désormais de dépasser la sensibilisation pour accélérer concrètement le passage à l’action.
La Fabrique d’Avenir : Quelle est l’ambition du Forum Biodiversité et Économie pour cette sixième édition ?
Lôra Rouvière : Cette sixième édition du Forum Biodiversité et Economie (FBE) dont le fil rouge est « Agir aujourd’hui, créer les conditions de demain » est centrée sur les principaux enseignements de la première évaluation mondiale des conséquences de l’activité des entreprises sur la biodiversité et de la dépendance de celle-ci à leur égard réalisée cette année par l’IPBES. Ce rapport fondateur réaffirme que l’ensemble des entreprises sont dépendantes de la biodiversité et ont un impact sur elle et appelle à la création d’un « environnement favorable » permettant de faire concorder ce qui est bénéfique pour les entreprises, la biodiversité et la société. Il identifie à la fois les acteurs à mobiliser et les 5 grands domaines clés à aligner pour créer cet environnement favorable : le cadre politique et réglementaire ; l’économie et finances ; les technologies et données ; les compétences et connaissances mais aussi les valeurs et normes. Le rapport souligne également que les entreprises disposent d’ores et déjà de leviers d’action concrets. Elles ne sont pas seulement dépendantes de ces conditions, elles peuvent agir dès aujourd’hui et contribuer elles-mêmes à les transformer.
Dans ce contexte, l’objectif du FBE est de passer de la sensibilisation à l’action, en donnant aux entreprises des clés, des méthodes et des solutions concrètes à appliquer dès aujourd’hui. Le Forum entend aussi traduire ces recommandations en leviers d’action et favoriser les coopérations.
Pour y parvenir, les formats évoluent. Le Forum fait une plus large place aux formats participatifs et interactifs : forum ouvert, ateliers de co-construction, résolution de problèmes, ainsi qu’un village des outils pour la mobilisation des salariés et collaborateurs. Les échanges entre pairs et les retours d’expérience sont renforcés, pour partager ce qui fonctionne et identifier les conditions de réussite. La dimension décideurs est également accentuée, avec un temps dédié réunissant dirigeants, décideurs publics et représentants des différents écosystèmes concernés. Enfin, le networking prend plus de place, avec un temps réservé aux bureaux d’études et de conseil et des animations sur le stand de l’OFB, pour faire naître de nouvelles coopérations.
Le programme de l’ensemble des ateliers du Forum est disponible via le lien https://www.ofb-fbe.fr/
Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le programme « Entreprises engagées pour la nature », et à qui il s’adresse ?
Depuis son lancement en décembre 2019, le programme « Entreprises engagées pour la nature » (EEN) porté par l’OFB accompagne les entreprises dans l’intégration de la biodiversité et la réduction de leurs impacts. Inscrit dans la Stratégie nationale biodiversité 2030, il vise à mobiliser 5 000 entreprises. Fondé sur une démarche volontaire, il invite chaque entreprise à identifier ses impacts, dépendances, risques et opportunités liés à la biodiversité, puis à définir un plan d’actions concret et adapté à ses enjeux. Il est ouvert et s’adapte à toutes les entreprises, quel que soit leur taille, leur secteur d’activité et leur point de départ sur le sujet.
L’engagement repose sur plusieurs étapes : un portage au plus haut niveau, avec la signature d’une charte d’adhésion ; la réalisation d’un état des lieux ; le dépôt d’un plan d’actions comprenant au moins deux actions, dont une liée au cœur de métier, qui respectent les critères SMART (spécifiques et pertinentes, mesurables, additionnelles et ambitieuses, réalistes et temporellement encadrées) ; puis le suivi et l’amélioration continue des actions.
Ce programme aide les entreprises à structurer une démarche crédible et suivie dans le temps. Il leur permet également de rejoindre un réseau actif d’entreprises et d’experts, aux niveaux national et territorial, de partager des retours d’expérience et de valoriser leurs engagements lors d’événements dédiés.
Au fil des années, le programme évolue pour se déployer et mieux répondre aux besoins des entreprises avec des parcours adaptés par taille, notamment :
- l’animation du programme dans les territoires par les Agences régionales de la biodiversité pour faciliter le passage à l’action des TPE et PME, mais aussi via le Diag Biodiversité (Bpifrance/OFB) qui permet de bénéficier de 10 jours d’accompagnement pour construire sa démarche (pris en charge à 50% pour les PME/TPE et 30% pour les petites ETI).
- le renforcement de la robustesse des engagements des ETI et des grandes entreprises, dont les chaînes de valeur sont plus complexes et qui sont davantage concernées par les enjeux de reporting extra-financier. La publication de la méthodologie ACT Biodiversité en juin 2026 y contribue : elle devient le dispositif d’évaluation des grandes entreprises dans le programme EEN.
Quelles entreprises avez-vous accompagnées ou quelles initiatives souhaitez-vous mettre en valeur grâce au forum ?
Le programme Entreprises engagées pour la nature s’adresse à toutes les entreprises, quels que soient leur taille, leur secteur d’activité et leur niveau de maturité. Plus de 350 entreprises sont actuellement membres du programme dont plus de la moitié sont des TPE/PME. Le Forum est l’occasion de mettre en valeur cette diversité et des retours d’expérience concrets.
C’est également l’occasion de valoriser et faire connaître les différentes initiatives portées par l’OFB et ses partenaires, notamment : la méthode Act biodiversité (Ademe/OFB) ; le Diag biodiversité (Bpifrance/OFB) ; la plateforme Entreprises & Biodiversité (Orée/OFB) ; le Mooc Entreprises et biodiversité (LPO/MEDEF/OFB) ou encore le Lab Transition Nature (WWF/OFB).
Le programme est construit à partir d’un appel à propositions d’ateliers ouvert à toutes les organisations engagées sur les enjeux de biodiversité et d’économie. Les propositions sont portées par des collectifs d’acteurs, afin de favoriser le partage d’expériences et de points de vue et ainsi promouvoir les différentes démarches et initiatives existantes sur le sujet.
L’ensemble des démarches biodiversité des entreprises du programmes est disponible sur : https://ofb.gouv.fr/entreprises-engagees-nature#tab-panel-2
Concrètement, comment une entreprise s’y prend-elle pour agir en faveur de la biodiversité ? Par où commence-t-elle ?
Le premier temps est celui de la compréhension : l’entreprise dresse un état des lieux pour identifier à la fois ses dépendances, ses impacts et les risques et opportunités associées, en adoptant une approche par la chaîne de valeur. Il ne s’agit pas uniquement d’analyser cela au niveau de ses sites ou de ses opérations directes, mais aussi auprès de ses fournisseurs et de ses approvisionnements. Cela lui permet ensuite de hiérarchiser ses enjeux et d’identifier ce qu’elle doit adresser.
Vient ensuite le temps de l’action, avec la mise en place d’un plan d’actions volontaire. Il faut en déterminer le cadre général et les modalités de pilotage, définir les moyens financiers, humains et matériels, puis fixer des actions SMART (Spécifiques, Mesurables, Atteignables, Réalistes, Temporels) assorties d’objectifs chiffrés et d’indicateurs pilotables.
Le dernier temps est celui du suivi et de l’amélioration : l’entreprise met en place des processus pour renforcer son engagement dans la durée.
Qu’est-ce qui a changé, depuis 2016, dans la façon dont les entreprises abordent ce sujet ?
La première chose qui a changé c’est l’évolution de l’appropriation de la biodiversité en tant que sujet environnemental. On ne parle plus uniquement de relever les défis liés au climat mais de manière plus systématique, on parle du climat et de la biodiversité. Ce sont des éléments de langage, mais c’est déjà un marqueur. Ensuite la mobilisation des acteurs traduit une évolution de la prise en compte de la biodiversité. Par exemple, lors de la première édition du Forum Biodiversité et Economie qui s’est tenu à Roquelaure en 2016 nous étions 250 (entreprises, têtes de réseaux, acteurs publics et privés), lors de la précédente édition nous étions plus de 1 000 à la Cité des sciences. Cela traduit une évolution de la prise en compte du sujet de la biodiversité comme un enjeu pour les entreprises. En 10 ans, le sujet est sorti des cercles confidentiels pour s’étendre plus largement dans les « cases à cocher » des démarches RSE. Mais pas que, on le voit aussi sur la multiplication des outils disponibles pour les entreprises ou des offres d’accompagnement biodiversité des cabinets de conseils. L’évolution du cadre réglementaire lié au reporting environnemental y a également grandement contribué.
La biodiversité a donc une plus grande place, et a trouvé sa place, en tant que sujet des politiques RSE et développement durable des entreprises, mais elle peine encore à être abordée comme un élément stratégique pour l’entreprise et à se traduire en actions concrètes. Alors même que le rapport IPBES 2026 sur les entreprises et la biodiversité réaffirme que la mobilisation des entreprises est un enjeu incontournable pour la préservation de la biodiversité mais aussi des entreprises elles-mêmes, elle reste le parent pauvre des stratégies environnementales.
Ce sont des mises en mouvement qui prennent du temps et le renforcement de la sensibilisation, notamment des PME dans les territoires, reste encore un enjeu fondamental qui conditionne le passage à l’action.
La biodiversité comme actif stratégique progresse dans le monde de l’assurance et de la finance notamment qui pourra être un driver important d’un futur passage à l’échelle.
Une autre évolution notable concerne la vision des enjeux biodiversité qui n’est plus limitée à accueillir la biodiversité sur ses sites ou sur son foncier mais bien l’analyse de ses impacts et dépendances à l’échelle de l’ensemble des chaînes de valeur. A ce titre l’analyse de double matérialité intégrant à la fois la matérialité financière et environnementale y a particulièrement contribué.
Quelles conditions restent à créer pour que cet engagement change vraiment d’échelle ?
Il faut d’abord poursuivre les coopérations entre acteurs, en s’appuyant sur les leviers d’action identifiés par l’IPBES. Cela suppose aussi de mieux intégrer les sujets écologiques dans la gouvernance et l’évaluation des entreprises, et de prendre davantage en compte les risques systémiques environnementaux dans les choix d’investissement.
Un changement de logique économique est également nécessaire : sortir de la notion d’ « externalités » pour aller vers des approches en coûts complets et en valeur globale. Cela implique de favoriser les nouveaux modèles économiques fondés sur la valeur, comme l’économie de la fonctionnalité et de la coopération, ainsi que les modes de production reposant sur les piliers de l’économie circulaire.
La prise en compte de la biodiversité est un enjeu lié à la vulnérabilité et à la robustesse des modèles économiques des entreprises. « Quand la biodiversité s’effondre l’économie vacille, quand la biodiversité renaît l’économie prospère » sera le thème de la plénière d’ouverture du FBE. La prise de conscience du risque et des opportunité associés à la biodiversité reste un point fondamental pour engager une mobilisation à la hauteur des enjeux.
Cette évolution passe aussi par le récit et les normes sociales. Il s’agit de faire émerger de « nouveaux récits » autour de l’économie, par exemple de la performance à la robustesse et de la compétition à la coopération, et d’accompagner l’évolution des normes sociales.