Adrien Rivierre et la Bérarde : Vivre la disparition de nos territoires
À La Bérarde, village emblématique du massif des Écrins, la montagne fascine autant qu’elle menace. Après la crue torrentielle qui a ravagé une partie du hameau en juin 2024, Adrien s’interroge sur ce qui nous lie à un territoire et sur ce qu’il reste lorsque celui-ci se transforme sous l’effet du changement climatique. Une enquête intime sur l’attachement, la résilience et notre manière d’habiter un monde en bouleversement.
La Fabrique d’Avenir : Adrien, pourquoi écrire un livre sur La Bérarde ?
Adrien Rivierre : J’ai découvert ce village mythique de l’alpinisme en 2023. Je débutais des entretiens avec le montagnard et artiste Jean-Marc Rochette qui ont donné naissance à l’ouvrage La Chair du monde (Allary Éditions). Situé dans la vallée du Vénéon, au cœur du massif des Écrins, j’ai été sidéré par la magie de ce lieu.
Là-bas, j’ai eu la sensation de débarquer sur une autre planète… à seulement 1h30 de Grenoble. Depuis des siècles, la nature sauvage et les sommets abrupts règnent en maître. En échangeant avec des habitants et en randonnant, j’ai senti combien ce territoire disposait d’une âme singulière. La beauté des paysages saisit tout autant que l’âpreté de la roche, qui peut se révéler traîtresse. Cette ambivalence constitue la matrice dans laquelle humains et non-humains cohabitent.
Lors de mon premier séjour, à l’automne, des pluies diluviennes s’abattaient et ont fini par emporter une partie de la route, comme souvent. Dans l’impossibilité de redescendre, je me suis alors demandé depuis combien de temps des hommes et des femmes acceptaient de vivre dans des conditions si incertaines. Il existe plus de 30 couloirs d’avalanche sur quelques kilomètres seulement, la route est coupée par arrêté préfectoral l’hiver, des grimpeurs aguerris perdent la vie tous les ans en tentant de gravir les montagnes alentour… L’enquête a réellement commencé à partir de là, sans que je n’ai en tête de réaliser un livre.
Je suis ensuite revenu à plusieurs reprises et à chaque fois ma fascination grandissait. Mais j’ai véritablement décidé d’écrire à la suite de la destruction d’une partie du village, le 21 juin 2024, causée par une terrible crue torrentielle.
Dans le prologue de ton livre, tu dis souffrir de ne pas pouvoir revendiquer une appartenance à un territoire précis. Avec cet ouvrage, tu as étudié de très près un lieu dont ses habitants se sentent appartenir. Qu’est ce qu’appartenir à un territoire ? Et ce qui fait que l’on se sent chez soi ?
J’appartiens à une catégorie de personnes souvent oubliée. D’un côté, il y a ceux qui ont des racines. Ils savent d’où ils viennent et souvent aiment le revendiquer. De l’autre, il y a les déracinés, ceux qui ont quitté leur terre d’origine et qui parfois ne peuvent plus y accéder. La troisième catégorie, celle à laquelle je me rattache, est celle des sans racines. J’ai grandi dans les Vosges et en Vendée avant de m’installer à Paris, depuis une quinzaine d’années. Mais ces trois territoires demeurent à l’extérieur de ma vie. Ils ne me sont pas étrangers mais ce sont des connaissances, tout au plus. D’une certaine façon, je reste toujours « hors-sol ».
Au contraire, appartenir à un territoire, c’est être fier d’un lieu dont on sait qu’il joue un rôle dans la constitution de son identité. D’ailleurs, au cours de mon enquête, j’ai découvert à quel point les territoires nous possèdent bien plus que nous ne les possédons. Ainsi, au fil des années, les habitants finissent par leur ressembler. Dans mon récit, je cite par exemple la pensée de Henry David Thoreau, l’auteur de Walden, qui croyait dur comme fer à cette idée. Dans cette osmose qui se tisse naît une forme d’évidence, celle selon laquelle un lieu peut devenir parfait pour soi. Dès lors, plus aucune autre alternative existe. Il nous correspond en tout point pour vivre, s’épanouir et mourir.
Cette relation, qui saute aux yeux à La Bérarde, m’intriguait. J’ai donc voulu comprendre les raisons qui ont poussé des hommes et des femmes, depuis le Moyen Âge, à s’installer dans cet espace qui m’apparaissait si inhospitalier.
Tu découvres la montagne en même temps que tu étudies ce petit village dans les Alpes. Tu décris ces montagnes, aussi attirantes qu’effrayantes. Tu relates plusieurs récits d’ascension, depuis la conquête du troisième plus haut sommet des Écrins – la Meije – par Emmanuel Boileau de Castelnau, jusqu’aux mésaventures de Jean-Marc Rochette, ton hôte durant ton enquête. Quelles leçons as-tu pu en tirer, pour toi, et pour nous ?
Que l’humanité aime éperdument conquérir l’inutile, pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de Lionel Terray, l’un des plus grands alpinistes français de tous les temps. Nous cherchons toujours des raisons pour justifier des actes qui semblent fous, comme se hisser à la cîme de montagnes hostiles… Mais il n’y a peut-être tout simplement pas d’explications. Autrement dit, nous fantasmons la mesure et la sagesse mais, bien plus souvent que nous ne voulons bien l’admettre, la déraison nous anime. Si au début de mon enquête je trouvais le choix d’habiter dans la vallée du Vénéon presque absurde, j’ai finalement compris ce désir d’extraordinaire, voire cette volonté de se rapprocher du danger pour se sentir davantage vivant.
Il en ressort également que malgré les catastrophes et les ruptures écologiques en cours, l’humanité ne lâchera pas aisément les relations viscérales qu’elle entretient avec ses lieux de vie. Après le drame survenu à La Bérarde, il faudrait logiquement partir. Mais pour beaucoup ce choix est impossible. Comment abandonner une terre qui façonne son identité ? Que faire quand la roche coule dans ses veines ? Alors, quand bien même la situation est chaotique, que l’Etat ordonne l’évacuation, que la fragilité des parois s’accroît, la vie doit continuer. C’est une incroyable marque de résilience.
Lorsque tu as appris que La Bérarde était détruite par une crue, le 21 juin 2024, quelle a été ta réaction ?
J’étais dans un train, à moitié réveillé. J’ai appris la nouvelle en consultant l’actualité en ligne. Passé l’incrédulité, j’ai éprouvé un profond chagrin, auquel je ne m’attendais pas. Puis, quand les premières photos ont été publiées, j’ai aussi eu peur. Jamais ces émotions ne m’avaient traversé concernant un territoire. Je prenais conscience que je tenais à lui, qu’il m’avait envoûté. Une partie de moi était restée là-haut.
Et comme ce fut l’événement déclencheur de mon écriture, j’ai ressenti l’urgence de mettre des mots sur cette douleur pour éviter qu’elle ne me ronge de l’intérieur. J’étais notamment fasciné par une question. Comme les habitants de la vallée, parfaitement conscients qu’une tragédie de grande ampleur pouvait se produire, allaient-ils continuer d’aller de l’avant ?
C’est comme si ce désastre agissait comme un messager du futur. Il nous montre les conséquences horribles de notre fuite en avant actuelle. L’été 2026 a montré la vitesse vertigineuse avec laquelle la montagne se transforme. Les impressionnants éboulements et chutes de pierres sur l’Aiguille du midi risquent de s’aggraver d’année en année. Alors, pour calmer mon éco-anxiété, j’ai fait de ce malheur un objet d’étude à même de m’apporter des réponses intimes, sur ma relation au monde à venir. Ce livre m’a apaisé et soigné.
En te citant « Si je connaissais déjà bien le sujet (du changement climatique), je me rendais compte pour la première fois que choisir un territoire revenait à choisir la façon dont il disparaîtrait sous nos yeux ». As-tu pour ambition de te rendre sur d’autres territoires et constater ces effacements ? Et peut-être trouver le territoire d’attache ?
Oui et je travaille déjà à la réalisation d’un nouveau projet. Avec le réchauffement climatique, les transformations, parfois radicales et violentes, se trouvent malheureusement partout sur le globe. Il s’agirait d’une traversée à vélo, sur plus de 1 000 kilomètres.
A nouveau, je souhaite m’intéresser à un territoire unique, si puissant qu’il a sculpté toute une nation, son âme, ses valeurs, ses traditions, sa culture. Située en Europe, cette terre m’a bouleversé il y a quelques années. Dans mon cœur et dans mon esprit, c’est déjà un territoire d’attache. Ce lieu vit en moi. Je me documente dessus, j’apprends son histoire, j’étudie ses singularités, j’en rêve.
S’il n’est pas concerné par un effondrement immédiat, les défis auxquels il fait face sont nombreux. Les questions d’adaptation et d’atténuation des bouleversements écologiques requièrent d’agir urgemment pour limiter au maximum l’effacement d’un monde que l’on aime pour sa diversité et sa richesse.
Et maintenant te sens tu un peu appartenir à La Bérarde ?
Si la question est de savoir si le lieu définit une partie de qui je suis aujourd’hui, la réponse est oui. J’appartiens à La Bérarde au sens où ce village a déplacé des catégories de pensée en moi et m’a fait vivre des expériences inédites, auxquelles j’aspirais peut-être inconsciemment. Après la découverte de ce lieu et l’enquête que j’ai menée, je ne suis plus le même homme. Il y a bel et bien un avant et un après.
Au-delà de La Bérarde, je passe désormais beaucoup de temps en montagne et je dois dire que j’y prends goût. Étant très sportif et disposant d’un esprit compétiteur, les reliefs me permettent de tester et repousser mes limites avec une efficacité redoutable. Rien de tout cela n’est dû au hasard car, comme je le mets en lumière dans mon ouvrage, les chemins escarpés nous aident à s’élever, intellectuellement, physiquement et spirituellement. À la verticale du monde, je suis à l’orée d’une transformation intérieure enthousiasmante.