900.care : faire de la recharge la nouvelle norme du commerce
Avec 900.care, Aymeric Grange défend une écologie du quotidien pensée pour être accessible, désirable et compétitive. De la formulation des produits à leur déploiement en grande distribution, l’entreprise veut démontrer qu’il est possible de réduire les emballages et les ressources consommées sans demander aux consommateurs de sacrifier le prix, l’efficacité ou le plaisir d’usage. Son ambition : faire de la recharge un réflexe ordinaire et changer durablement les standards du secteur.
La Fabrique d’Avenir : Aymeric, qu’est-ce qui, dans ton parcours t’a mené vers l’entrepreneuriat écologique ?
Aymeric Grange : Ce qui m’a guidé dans mon parcours, c’est d’abord la curiosité : l’envie de découvrir des univers différents, de comprendre comment les choses fonctionnent et de toucher à plusieurs métiers. La prépa, HEC puis le conseil aux États-Unis ont été différentes façons de nourrir cette curiosité. Avec Thomas, mon associé que j’ai rencontré en école préparatoire, nous avons voulu la mettre au service d’un problème très concret : les emballages que l’on jette chaque jour dans sa salle de bain. Le déclic a été de regarder ce qu’il y avait dans un gel douche : essentiellement de l’eau, transportée dans un flacon à usage unique, alors que cette eau est déjà disponible chez nous. Nous avons eu envie de revoir le produit à partir de ce constat.
Quelle intention portais-tu en créant care en 2019, une entreprise à mission, sur ces marchés de l‘hygiène de la maison et des soins corporels hyper concurrentiels ?
Nous avons pour ambition de faire naître le déclic écologique dans tous les foyers de France. Si l’alternative écologique coûte plus cher, mousse moins bien ou complique la vie, elle demande au consommateur de faire un sacrifice. Nous voulons donc proposer un produit meilleur à trois titres : pour la planète, pour la santé et pour le porte-monnaie, tout en restant efficace et agréable à utiliser. C’est à nous de faire le travail pour que les gens aient envie de changer leurs habitudes. À terme, notre vision est de faire de la recharge la nouvelle norme du rayon.
Aujourd’hui, ce sont plus de 100 personnes qui participent à l’aventure 900.care : 25 au siège, autant à l’usine, une dizaine à l’entrepôt logistique et une cinquantaine d’agents commerciaux sur le terrain. Grâce à leurs efforts, nous réalisons plus de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires, avec l’ambition de dépasser les 100 millions dans les années à venir.
Pourquoi ce postulat, cette volonté « à tout prix » de ne pas décorréler les bénéfices écologiques des bénéfices économiques ?
Dans un gel douche classique, la bouteille peut représenter jusqu’à 50 % du coût de fabrication. On paie donc pour fabriquer un emballage que l’on utilise une fois avant de le jeter. Ensuite, on transporte un produit lourd, composé à 90 % d’eau, ce qui coûte cher.
Avec notre recharge, nous réduisons ces deux postes de coûts : un étui en papier coûte nettement moins cher qu’une bouteille en plastique et demande moins de matière. En retirant l’eau, nous ne transportons qu’environ 10 % du poids d’un gel douche classique. Cela réduit les émissions de CO2 liées au transport et la facture logistique. Nous réinvestissons ces économies dans des ingrédients naturels de très bonne qualité, tout en proposant un prix abordable.
Pour beaucoup de familles, le prix est une contrainte réelle. Un produit moins emballé doit pouvoir être choisi sans demander un effort financier supplémentaire. À nous d’expliquer ensuite pourquoi il fonctionne autrement : on conserve son flacon et on transporte moins d’eau. Le sens reste dans la conception du produit et dans la façon d’en parler. Un client qui recharge parce que c’est pratique et abordable participe lui aussi au changement, même s’il ne se définit pas comme un consommateur engagé.
Si les gains écologiques sont aussi rentables, pourquoi les grandes marques ne l’ont-elles pas déjà fait ?
C’est ce que Clayton Christensen appelle le « dilemme de l’innovateur » : un acteur établi peut avoir d’excellentes raisons de changer, tout en restant prisonnier du modèle qui fait son succès. C’est Kodak qui rate le virage de la photo numérique car son modèle est pensé autour de la vente de pellicules photo !
Dans notre secteur, les grandes marques ont des usines, des gammes et des habitudes commerciales construites autour du liquide. Passer à la recharge suppose de revoir plusieurs choses à la fois, parfois au détriment de produits qui se vendent déjà très bien.
En partant d’une feuille blanche, nous avons eu la chance de pouvoir penser notre modèle autour de la recharge dès le départ. Cela nous donne une liberté et une vitesse d’exécution que nous devons continuer à entretenir.
Pourquoi avoir choisi d’être présents en GMS (grande distribution alimentaire, supermarchés et hypermarchés) plutôt qu’en GSS (grandes surfaces spécialisées) ?
Ce que nous avons voulu changer dès le départ, ça n’est pas le système de la grande distribution, mais les produits qui y sont distribués ! L’objectif est que les grandes enseignes arrêtent de vendre de l’eau emballée dans du plastique jetable, et c’est notre rôle de leur montrer qu’un autre modèle est possible. Nous voulons remplacer les grandes marques historiques qui vendent cette eau. Or, c’est en GMS que l’on trouve ces marques ! Il est donc logique d’y proposer notre alternative, dans le même rayon, pour les mêmes usages. Pour que la recharge devienne la norme, il faut qu’elle soit disponible là où les gens achètent déjà leur gel douche, leur dentifrice ou leur déodorant.
Notre priorité écologique n’est pas de convaincre quelqu’un qui est déjà passé au solide de changer à nouveau de produit. Le plus gros impact se trouve chez les personnes qui utilisent encore des produits conventionnels, avec un emballage jeté à chaque achat. Ce sont elles que nous voulons convaincre. Certaines seront sensibles à l’argument écologique, d’autres à la sensorialité, à la naturalité des ingrédients ou au prix. Toutes ces raisons sont bonnes si elles donnent envie de passer durablement à la recharge. C’est en remplaçant ces usages conventionnels, à grande échelle, que nous aurons le plus d’impact.
Après avoir grandi en ligne, nous nous développons très rapidement en grande distribution : en moins de 18 mois – depuis notre lancement en grande surface en janvier 2025 – nous avons franchi le cap des 4 000 magasins en juin 2026. L’enjeu est maintenant que les clients trouvent facilement leurs recharges et les rachètent régulièrement dans leur magasin préféré, ce qui suppose de continuer à développer la distribution et l’assortiment !
Une entreprise qui grandit vite et vise des volumes plus importants, n’est-ce pas contradictoire avec une logique de sobriété ?
Il faut arrêter d’opposer croissance et impact. Nous avons la chance d’avoir un modèle où chaque recharge qui remplace l’achat d’un flacon conventionnel évite un déchet plastique. Dans ce cas, les deux sont directement alignés : plus nous développons la recharge, plus nous remplaçons d’emballages à usage unique. Nous considérons donc qu’il est de notre responsabilité de faire grandir ce modèle le plus possible.
La contradiction existe si l’on pousse les gens à consommer davantage pour le seul plaisir de vendre plus. Notre ambition est de remplacer des usages existants : on continue à se laver ou à faire sa lessive, avec un contenant réutilisé et des recharges concentrées. Mais chaque produit fabriqué a un impact. Grandir ne dispense donc pas de regarder les matières consommées, les transports ou les invendus. Le bon indicateur est aussi la répétition du geste de recharge : vendre beaucoup de premiers flacons qui ne seraient jamais réutilisés nous éloignerait de notre objectif.
Peux-tu évaluer les impacts écologiques de vos choix depuis la mise sur le marché en 2021 de vos premières gammes ?
A fin août 2026, nos compteurs cumulés estimaient à 14,2 millions les déchets plastiques évités, à 2,2 millions de litres l’eau non transportée et à environ 4 972 tonnes les émissions de CO2 évitée.
Nous utilisons notamment la plateforme Fairglow pour calculer l’empreinte carbone de nos produits. La page méthodologique publique donne, pour une recharge de gel douche de 240 ml, une estimation de 118 g de CO2 équivalent. La comparaison avec 440 gels douche donne environ cinq fois moins d’émissions, à dose équivalente, sur les ingrédients, la fabrication, l’emballage et le transport. Et nous menons bien entendu l’Analyse du Cycle de Vie (ACV) de nos produits.
900.care est par ailleurs certifiée B.Corp depuis janvier 2022 avec un score de 117,5 points. Pour moi, l’intérêt est d’avoir un cadre extérieur exigeant pour examiner l’entreprise au-delà du seul produit : sa gouvernance, sa relation avec les équipes et ses impacts sociaux et environnementaux. Cela apporte un point de repère et donne du travail pour progresser.
Votre R&D est entièrement internalisée alors que c’est une autre entreprise, La Fabrique à Poudres qui produit à Saint Etienne : qu’est-ce que ce choix et cette coopération dit de votre vision du modèle industriel et entrepreneurial ?
Nous sommes partis d’une feuille blanche : nous n’avions pas de formules toutes faites répondant à ce que nous voulions proposer. Il a fallu les créer et nous avons choisi d’internaliser notre laboratoire. Aujourd’hui, quatre personnes travaillent à la formulation chez 900.care. Avoir cette compétence en interne nous permet de tester, d’ajuster et de recommencer beaucoup plus vite, à partir des retours de nos clients. Nous pouvons ainsi améliorer en permanence la mousse, le parfum, la texture ou la dissolution. L’objectif est d’offrir une expérience sensorielle qui donne vraiment envie de recharger, tout en maintenant notre promesse écologique.
Cette coopération montre que l’innovation se construit aussi dans l’usine. Nous développons les formules et la marque ; La Fabrique à Poudre, à Andrézieux-Bouthéon, apporte son savoir-faire dans la fabrication de poudres et de formats compressés. Il faut que ces compétences se parlent pour transformer une idée en un produit fiable et accessible. J’aime cette dimension très concrète : des personnes et des métiers différents qui travaillent sur le même problème.
Je vois cette imbrication comme une force. Elle nous oblige à dialoguer, à chercher des compromis et à anticiper ensemble les évolutions de nos volumes. Nous avons chacun besoin que l’autre réussisse, ce qui nous pousse à entretenir une relation de qualité dans la durée. Dans une relation client-fournisseur, cette proximité permet de comprendre les contraintes de l’autre et de travailler sur les solutions avant que les difficultés arrivent. Elle ne supprime pas les risques industriels, mais elle nous donne de bonnes raisons de les traiter ensemble, au quotidien.
L’industrie française peut inventer de nouvelles façons de produire à partir de ces collaborations. Nous sommes convaincus d’être à la pointe sur ces nouveaux formats. L’Europe a une vraie carte à jouer face aux géants asiatiques et américains en développant ce savoir-faire industriel et des produits à la fois désirables, accessibles et moins gourmands en ressources.
Vous avez recherché des alliances et choisi de constituer une tribu avec d’autres acteurs, comment espérez-vous embarquer avec vous plus d’industriels ?
Le MUVE, le mouvement sans eau, a été lancé avec Necense, Supe, Pimpant et 900.care. Il fait connaître un principe commun à des produits très différents : éviter de transporter inutilement de l’eau déjà disponible chez le consommateur. À plusieurs, nous pouvons expliquer ce geste au-delà de notre propre marque et rendre ces formats plus familiers. C’est utile pour faire émerger une catégorie.
Nous ne nous voyons pas comme des concurrents. Les marques que nous cherchons à remplacer sont d’abord les grandes marques conventionnelles qui vendent de l’eau emballée dans du plastique. Si le mouvement sans eau se développe, toutes les entreprises qui y participent en bénéficieront : le geste sera mieux connu, les formats plus familiers et les consommateurs plus nombreux à les adopter. Nous avons donc beaucoup plus à gagner en faisant connaître cette démarche ensemble. Chacun apporte ses produits et son savoir-faire pour faire évoluer des habitudes encore très largement dominées par le liquide.
Quelle est ta vision à 2040 pour encore démultiplier l’impact ?
Notre vision est de faire de la recharge la nouvelle norme du rayon. En 2040, j’aimerais entrer dans un magasin et voir 30 %, 50 %, voire 100 % du rayon consacré à des solutions rechargeables. Conserver son flacon serait devenu un geste banal et l’on trouverait facilement ses recharges dans son magasin habituel. 900.care aurait contribué à ce changement à l’échelle européenne, aux côtés d’autres marques. Ce serait une transformation très concrète : des produits toujours efficaces et agréables, mais beaucoup moins d’emballages que l’on achète pour les jeter.
Notre travail est de proposer un produit tellement convaincant par la naturalité de ses ingrédients, son prix et sa sensorialité que même une personne sans intérêt particulier pour l’écologie ait envie de l’acheter. C’est à nous de concevoir cette solution et de donner envie de l’utiliser. Nous voulons que le passage à la recharge soit une évidence dans le quotidien des gens, sans leur demander de revoir leurs convictions pour essayer nos produits.
Pour que ces solutions s’imposent, il faut d’abord qu’elles soient disponibles très largement. Cela suppose de continuer à ouvrir des points de vente avec nos enseignes partenaires et de permettre à chacun de trouver ses recharges près de chez lui. Ensuite, il faut que les gens les connaissent. Cela passe par le marketing, bien sûr, mais aussi par des articles comme celui-ci et par le bouche-à-oreille. Quelqu’un qui raconte à un proche qu’il aime son gel douche rechargeable peut faire naître le déclic. Plus nous serons nombreux à parler de cette révolution, plus nous aurons de chances de la faire arriver.
Des propos recueillis par Coryne Nicq- octobre 2026