Delphine Batho : Pour une politique de la beauté
Dans La Politique de la beauté, Delphine Batho défend une écologie qui ne se limite plus à l'alerte. Entre culture, paysages, démocratie et espérance, elle appelle à faire de la beauté un projet politique capable de rassembler.
La Fabrique d’avenir : Vous sortez un livre très inattendu dans le monde politique et notamment, dans les rangs de celles et ceux qui ont déjà fait acte de candidature à la présidentielle. Ce livre intitulé : La Politique de la beauté aux éditions de l’Aube. Vous dites vouloir renouer avec l’espérance par une écologie de la beauté. Pourriez-vous nous donner les clés de ce message et de cet appel ?
Delphine Batho : La clef c’est l’espérance, l’affirmation que ce qui peut aider notre pays, là maintenant, c’est un nouveau projet positif. Nous subissons chocs sur chocs. L’habitabilité de notre pays est menacée par le réchauffement climatique. La situation géopolitique dangereuse. La pauvreté explose. Face au trumpisme ambiant, vouloir éviter le pire n’est pas un programme. Notre pays doit puiser dans son histoire, ses paysages, son art de vivre, sa culture, la force d’une nouvelle étape historique pour se transformer et devenir ce que j’appelle une République terrestre qui protège le vivant et permet de vivre mieux.
Dans les premières pages du livre, vous dites avoir été heurtée par les manifestations d’activistes s’attaquant à des œuvres d’art magistrales (De la soupe sur les tournesols de Van Gogh par exemple). Vous voyez dans ces actes une rupture d’une certaine écologie avec la beauté du monde. Comment trouver un chemin équilibré de revendication et de combat politique pour l’écologie alors que nous assistons à des reculs partout dans le monde ?
Je partage la révolte de la jeunesse face à l’état d’urgence climatique. Mais ce mode d’action a révélé un malentendu sur le lien qui unit l’écologie à l’art, à savoir la volonté de rendre le monde plus beau. La beauté n’est pas seulement une notion esthétique. Elle raconte tout ce qui donne un sens à la vie. C’est la beauté gratuite de la nature, mais aussi tous ces moments où l’on se rassemble, on vibre et on se sent intensément humain. À mes yeux, l’écologie doit mettre en mouvement par le sensible, les émotions positives. Elle doit s’adresser à l’ensemble de la société, et pas seulement à un public militant. On ne peut plus se contenter d’alerter sur les effondrements écologiques. Nous avons besoin d’une nouvelle écologie, capable de gouverner et qui donne confiance autour de trois priorités : la santé, la paix et la beauté, pour faire de la place dans nos vies à la culture, aux liens humains, mais aussi réparer nos paysages. L’adaptation au changement climatique doit être une occasion d’embellir nos villes et nos campagnes.
Vous allez sur le terrain de l’économie et vous dites dans ce livre que les écologistes ont rejoint le camp des productivistes et adhéré au dogme de la croissance. Et vous n’hésitez pas à porter un projet économique de décroissance. Est-ce vraiment crédible dans une économie totalement interdépendante, une France très lourdement endettée et des équilibres sociaux qui suggèrent des taux de croissance positifs pour pouvoir se proroger ?
Oui car nous avons déjà changé de régime économique. À l’échelle mondiale, nous sommes entrés dans l’ère de la finitude qui est à l’arrière-plan de l’escalade des tensions géopolitiques. En Europe, nous sommes déjà en croissance plus que faible. L’illusion de la croissance infinie du PIB se heurte aux limites biophysiques de la planète et est à l’origine des catastrophes qui rendent actuellement notre pays méconnaissable. On ne peut pas continuer comme ça. L’explosion de la dette et l’irresponsabilité budgétaire sont liées au pari fou de prévisions de croissance trop optimistes, à chaque fois démenti par les faits. Chaque choc lié à la flambée du prix du baril de pétrole conduit les gouvernements à des dépenses d’urgence, ainsi la dette s’aggrave et viennent ensuite les plans d’austérité. Bref, c’est une spirale infernale. La décroissance différenciée consiste à tenir compte des limites physiques, à favoriser une économie de l’utile, relocalisée, en réduisant nos dépendances à l’importation d’énergie et de matières premières. C’est un levier d’innovation. Nombre d’entrepreneuses et d’entrepreneurs travaillent déjà sur des stratégies de robustesse. Qu’on appelle cela la décroissance, la frugalité heureuse, la post-croissance, ou tout simplement le respect des limites planétaires, finalement, ce n’est pas l’essentiel. Il s’agit simplement d’être réaliste. Désormais, le progrès humain doit viser le bien-être par une relation d’équilibre avec la nature.
Vous écrivez que la France peut devenir une République terrestre. C’est un magnifique horizon. Quelles sont les bases de cette nouvelle République ? et comment y va-t-on ?
Je raconte dans mon livre le rapport singulier que l’histoire de France entretient avec l’écologie, en particulier depuis la Révolution française qui avait choisi pour symbole l’arbre de la Liberté. Une République terrestre dans le monde d’aujourd’hui défend les lumières de la science contre l’obscurantisme, l’humanisme contre la haine, le vivant contre la prédation. C’est une France qui porte pour l’ensemble de l’humanité un projet de paix entre les humains et avec la nature. Mais c’est aussi une République « terre à terre », concrète, capable de changer le quotidien. Cela passe par une réorganisation de l’État, donnant plus de pouvoir aux territoires, mettant fin à l’instabilité chronique de l’annualité budgétaire, des lois et des règlements, et rompant avec la bureaucratie qui enlise les meilleures volontés. La France doit en finir avec cette culture de la défiance permanente. Je propose un changement du système normatif pour débloquer notre pays et passer à une logique de confiance.
Comment mener une politique de la beauté et donc de la paix, dans un monde mené par des « prédateurs », qui se fracture, se polarise et ou les guerres se multiplient ?
Je plaide pour une stratégie de défense en profondeur, de souveraineté par la sortie des énergies fossiles. Bien sûr, nous devons participer à l’effort de défense pour protéger la paix en Europe face aux menaces de Poutine et à la trahison de Trump. Mais il faut compléter la dissuasion militaire par une dissuasion citoyenne. Notre sécurité face aux chocs, qu’ils soient géopolitiques, économiques ou climatiques, dépendra de nos capacités de résilience et de la régénération des biens communes vitaux, de l’eau, des terres fertiles et nourricières… Souvenons-nous que dans l’un des moments les plus sombres de l’histoire de notre pays, le programme pour la Libération s’intitulait « les jours heureux ». Aucun combat ne peut être gagné sans une espérance et une nouvelle vision de l’avenir.
Comment voyez-vous la campagne à venir ? comment allez-vous la mener ? avec qui et avec quel espoir ?
Je me bats pour que la campagne présidentielle soit féconde, qu’elle permette l’émergence de nouvelles idées et d’une issue positive. Notre pays en a terriblement besoin. Il est gagné par les divisions faute d’un nouvel horizon commun. Il y a un potentiel énorme dans la société et une insatisfaction profonde à l’égard du paysage politique actuel. Je le vois sur le terrain : beaucoup d’actions sont déjà en mouvement mais elles ont besoin d’un débouché national pour changer d’échelle. Je m’appuie sur les élus locaux, les associations, les forces citoyennes qui agissent. Nous sommes entrés dans le dur du changement climatique. C’est le moment de provoquer un changement démocratique positif. Nous pouvons créer la surprise d’un élan collectif pour faire gagner le meilleur en nous.
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