Les Fermes Debout : réinventer le maraîchage pour concilier performance, souveraineté alimentaire et agroécologie

Thibaut Millet-Taunay revient sur la transformation de NeoFarm en « Les Fermes Debout » et défend un modèle de maraîchage bio intensif mêlant agroécologie, robotique et ancrage territorial. Un projet qui vise à produire localement à grande échelle tout en redonnant attractivité au métier d’agriculteur.

 

La Fabrique d’avenir : Thibaut tu es directeur général et cofondateur en 2018 de Neo Farm devenue Les Fermes Debout qui a pour mission de produire des légumes bio, ultra-frais, ultra-locaux, pour tous. Qu’est-ce qui a motivé ce changement de nom ? Reflète-t-il une évolution stratégique majeure ? Une affirmation plus forte des valeurs ? Une volonté de mettre en récit l’aventure entrepreneuriale ?

Thibault Millet-Taunay : Nous avons changé de nom en passant de NeoFarm à Les Fermes Debout, car nous sommes passés d’une entreprise de deeptech engagée, à un producteur engagé. C’est l’évolution de notre mission qui a motivé ce changement de nom « Debout » reflète notre fierté d’être des producteurs, notre fierté de porter des convictions fortes, et le fait que notre robot réduit la pénibilité : on travaille debout, sans se courber. C’est aussi une affirmation de notre mission : offrir au plus grand nombre des légumes bio, locaux, et accessibles, tout en incarnant une vision moderne du maraîchage. Cette mission elle est avant tout au service des consommateurs locaux, des mangeurs des territoires sur lesquels on s’implante.

 

Dans ton parcours professionnel et ce « pas sage » de l’univers du luxe à celui du maraîchage, de celui de l’international à celui du territoire, as-tu une expérience en particulier à partager ou peux-tu nommer un évènement catalyseur précis ? Quelle était ton intention et estimes-tu l’avoir aujourd’hui toujours au coeur de ta trajectoire ?

Oui il y a eu un véritable tournant de ma vie professionnelle en 2015, lorsque j’ai repris la ferme familiale. Cela faisait déjà plusieurs années que je suivais son activité, que je participais aux décisions et que je m’y impliquais progressivement. En devenant officiellement exploitant agricole, je suis passé d’un rôle d’observateur passionné à celui de responsable de l’exploitation. C’est à ce moment-là que j’ai véritablement mis les deux pieds dans l’agriculture. Cette reprise a été une révélation. J’y ai découvert un métier d’une richesse incroyable, à la croisée de l’économie, du vivant, de l’environnement et de l’alimentation. J’y ai surtout trouvé une passion profonde. Une passion suffisamment forte pour vouloir en faire non seulement une activité personnelle, mais également le fil conducteur de ma carrière professionnelle.

Comme beaucoup d’agriculteurs, ma ferme seule ne me permettait pas de vivre. J’ai donc cherché à mettre mes compétences entrepreneuriales, commerciales et de développement au service du monde agricole. J’ai alors rejoint plusieurs entreprises innovantes du secteur, avec toujours cette même envie : contribuer à transformer l’agriculture et à construire des modèles plus durables.

Puis, en 2019, j’ai rencontré NeoFarm. Et là, il y a eu un véritable coup de foudre entrepreneurial. J’ai immédiatement été séduit par l’ambition du projet : utiliser la technologie non pas pour remplacer l’agriculture, mais pour lui permettre de relever ses plus grands défis économiques, sociaux et environnementaux.

 

Après les 3 fermes pilotes exploitées depuis 8 ans et la ferme « vitrine » à grande échelle dans l’Essonne, Les Fermes Debout projette de lancer 4 nouvelles fermes cette année, avec l’ambition d’en déployer 25 d’ici 2030. Comment envisages-tu de financer et de mettre en place cette expansion rapide ?

Cette année, nous allons lancer une nouvelle ferme, puis trois supplémentaires l’année prochaine. Nous avons volontairement choisi un rythme de développement progressif, qui nous permet à la fois de maîtriser notre croissance et de capitaliser sur l’expérience acquise sur notre première ferme à grande échelle dans l’Essonne.

Le financement est évidemment un sujet central. Mais c’est aussi devenu l’un des savoir-faire clés des Fermes Debout. Construire une ferme comme la nôtre représente plusieurs millions d’euros d’investissement. Il faut donc être capable non seulement de concevoir et d’exploiter ces fermes, mais aussi de créer les conditions permettant à des partenaires financiers de les accompagner dans la durée.
Pour cela, nous sommes entourés d’investisseurs et de banques qui partagent notre vision. Parmi eux, ADEME Investissement et Eurazeo nous accompagnent déjà depuis plusieurs années et ont clairement affiché leur volonté de soutenir notre déploiement. Nous échangeons également avec de nombreux autres financeurs, en France et en Europe, qui voient dans notre modèle une réponse crédible à plusieurs défis majeurs de notre époque.

Ce qui est intéressant, c’est que ces investisseurs ne financent pas uniquement une entreprise. Ils financent une conviction. Ils ont compris que notre système alimentaire actuel arrive à certaines limites : vieillissement de la population agricole, dépendance aux importations, difficultés économiques des exploitations, pression sur les ressources naturelles, attentes croissantes des consommateurs en matière de qualité alimentaire et de proximité.

Ils voient également que l’agriculture ne pourra relever ces défis sans innovation. Non pas une innovation déconnectée du terrain, mais une innovation capable de redonner de la performance économique aux fermes, de meilleures conditions de travail aux agriculteurs et une alimentation de qualité aux consommateurs.
Nos fermes nécessitent effectivement des investissements importants, mais elles ont été conçues précisément pour transformer ces investissements en productivité, en résilience et en rentabilité. Grâce à la combinaison de l’agroécologie, de la robotique et d’un modèle économique diversifié, nous sommes capables de produire davantage de légumes bio sur une même surface, avec moins de pénibilité et une meilleure maîtrise des risques.

Au final, les investisseurs qui nous accompagnent partagent la même ambition que nous : démontrer qu’il est possible de bâtir un nouveau modèle agricole, capable de concilier performance économique, impact environnemental et impact social. Leur soutien nous permet d’accélérer le déploiement des Fermes Debout, mais surtout de faire émerger une alternative concrète pour l’agriculture de demain.

 

Les Fermes Debout utilisent un portique robotique* qui réalise les tâches les plus difficiles et répétitives (semage, plantage de mottes, désherbage), ainsi qu’un logiciel de gestion agricole qui aide à planifier les cultures. Comment concilies-tu cette automatisation avec ton engagement à créer des emplois de qualité pour les maraîchers ? *qui se déplace sur rails au-dessus des cultures

C’est une question qui revient souvent, parce qu’on oppose parfois automatisation et emploi. Pourtant, dans notre cas, c’est exactement l’inverse : la technologie est au service de l’emploi agricole.

Chaque ferme que nous construisons génère environ 40 emplois directs. Ce sont des postes de maraîchers, de responsables de culture, d’opérateurs agricoles, de logisticiens ou encore de responsables commerciaux. Nous sommes donc avant tout créateurs d’emplois. La vraie question est : quel type d’emplois voulons-nous créer ? Aujourd’hui, le maraîchage est confronté à une difficulté majeure de recrutement. Beaucoup de personnes aiment l’idée de produire des légumes, de travailler avec le vivant et de participer à l’alimentation de leur territoire. En revanche, elles sont souvent rebutées par la pénibilité physique de certains travaux agricoles, la répétitivité de certaines tâches ou encore la difficulté à se projeter dans une carrière de long terme. C’est précisément là que notre technologie intervient.

Notre robot réalise principalement les tâches les plus répétitives et les plus pénibles : préparation du sol, semis, plantation, désherbage. Ce sont des opérations qui demandent soit une très grande endurance physique, soit une extrême précision répétée des milliers de fois. Ce sont également des tâches sur lesquelles la machine est souvent plus performante que l’humain : elle ne se fatigue pas, reste régulière et peut travailler avec une précision constante.
À l’inverse, nous concentrons le travail de nos maraîchers sur les activités à forte valeur ajoutée, celles qui mobilisent véritablement leur expertise et leur savoir-faire. L’observation des cultures, la conduite agronomique, le suivi sanitaire, l’entretien des plantes, la récolte ou encore le contrôle qualité restent profondément humains.

Prenons simplement l’exemple de la récolte. Dans nos fermes, nous cultivons plus de 70 variétés de légumes différentes tout au long de l’année. Chaque légume possède ses propres critères de maturité, sa propre méthode de récolte et ses exigences de qualité. Savoir identifier le bon moment pour récolter un radis, une laitue, un chou kale ou une courgette est un véritable métier. Cette expertise, cette sensibilité au vivant et cette capacité d’adaptation sont aujourd’hui irremplaçables. Au fond, notre ambition n’est pas de remplacer les maraîchers par des robots. Elle est de permettre aux maraîchers de consacrer davantage de temps à ce qui fait la noblesse de leur métier, tout en les libérant des tâches les plus ingrates. Je suis même convaincu que c’est l’une des conditions indispensables pour redonner envie aux nouvelles générations de rejoindre l’agriculture. Si nous voulons recruter, former et fidéliser les agriculteurs de demain, nous devons leur proposer des métiers qui restent exigeants et techniques, mais qui soient également plus soutenables humainement, physiquement et économiquement.

La technologie n’est donc pas l’ennemie de l’emploi agricole. Elle est, selon nous, l’un des outils qui permettront de le réinventer et de le rendre à nouveau attractif.

 

Selon toi, chaque Fermes Debout est rentable dès la première année et retrouve de la capacité d’endettement au bout de douze ans. Quels sont les principaux leviers de rentabilité qui permettent cette performance financière rapide dans ce secteur de l’agriculture et du maraîchage si chahuté en ce moment ?

C’est effectivement une question essentielle, surtout dans un contexte où le maraîchage traverse de nombreuses difficultés économiques. Notre performance repose avant tout sur un modèle agronomique profondément différent de la plupart des modèles existants.

Nous pratiquons ce que l’on appelle le maraîchage bio intensif agroécologique. Concrètement, cela signifie que nous cherchons à produire beaucoup de légumes sur une même surface, tout en respectant les équilibres biologiques des sols et des écosystèmes. Là où de nombreuses exploitations se spécialisent sur une ou deux cultures, nous cultivons simultanément plus de 70 variétés de légumes et commercialisons plus de 25 familles de produits différentes tout au long de l’année. Cette diversité est un levier économique extrêmement puissant.

D’abord parce qu’elle nous permet d’utiliser nos surfaces de manière beaucoup plus intensive. Nos parcelles sont cultivées pratiquement toute l’année, avec des successions de cultures pensées pour maximiser la production au mètre carré. Nous produisons ainsi plusieurs fois plus de légumes par hectare qu’un maraîchage biologique classique. Ensuite, cette diversité nous apporte une résilience exceptionnelle. Lorsqu’un producteur est spécialisé sur une seule culture, un problème sanitaire, un aléa climatique ou une baisse de prix peut mettre en difficulté une grande partie de son chiffre d’affaires. Dans notre cas, aucun légume ne représente une part significative de nos revenus. Si une culture rencontre une difficulté, l’impact reste limité à quelques pourcents de l’activité globale. Cette diversification agit comme une forme d’assurance naturelle contre les aléas agricoles.

Mais cette diversité est aussi extrêmement complexe à gérer. Il faut planifier des milliers d’opérations agricoles, coordonner les rotations, éviter l’épuisement des sols, limiter les maladies et optimiser les récoltes. C’est précisément là que réside notre savoir-faire. Nous avons développé au fil des années des outils logiciels capables d’orchestrer cette complexité et d’aider nos équipes à prendre les bonnes décisions au bon moment.

Notre modèle bénéficie également d’une structure de coûts particulièrement avantageuse. Nos serres ne sont pas chauffées. Nous produisons toute l’année avec très peu d’énergie. Notre robot consomme peu d’électricité. Nous limitons fortement le recours aux intrants grâce à la diversité des cultures et aux mécanismes naturels de fertilité et de régulation biologique. Nous avons donc beaucoup moins de charges variables que de nombreux modèles agricoles intensifs.

Nous avons également fait le choix de produire au plus près des zones de consommation. Cette proximité réduit considérablement les coûts logistiques, les besoins de stockage et les pertes après récolte. Les légumes parcourent quelques dizaines de kilomètres là où certains produits importés traversent parfois plusieurs pays avant d’arriver dans l’assiette du consommateur.

Enfin, notre technologie joue un rôle déterminant. La main-d’œuvre représente historiquement le premier poste de coût du maraîchage biologique. Notre robot prend en charge les tâches les plus répétitives et les plus chronophages, ce qui permet à nos équipes de se concentrer sur les opérations à forte valeur ajoutée. Nous continuons à employer des équipes importantes – environ 40 personnes par ferme – mais avec une productivité nettement supérieure à celle d’un modèle traditionnel.

Pour finir, notre rentabilité ne repose pas sur un seul levier. Elle est le résultat de la combinaison de plusieurs innovations : un modèle agroécologique extrêmement productif, une forte diversification qui réduit les risques, une implantation au plus près des consommateurs, une maîtrise numérique de la complexité agronomique et une robotisation ciblée qui améliore la productivité sans dénaturer le métier.

C’est cette combinaison qui nous permet aujourd’hui de proposer une nouvelle voie entre les modèles maraîchers traditionnels et les systèmes agricoles industriels fortement dépendants des intrants et de l’énergie. Une voie qui cherche à réconcilier performance économique, résilience agronomique et impact environnemental. Notre conviction est que l’agriculture de demain devra être à la fois plus productive, plus résiliente et plus sobre. Historiquement, il fallait choisir entre ces trois objectifs. Notre ambition est précisément de démontrer qu’il est possible de les atteindre simultanément.

 

Les Fermes Debout souhaitent se faire une place dans le paysage français entre le maraîchage industriel souvent produit hors de nos frontières et le modèle de micro-ferme. Tu dis « nos fermes nourricières sont des remparts face à un modèle agricole qui ne tient plus debout – elles permettent résilience et souveraineté alimentaire des territoires et bien-être maraîcher ». Dans ce contexte, comment mesures-tu l’impact réel de Les Fermes Debout sur la souveraineté alimentaire et la revitalisation agricole de tes territoires d’implantation ? Comment intègres-tu la variabilité climatique liée au dérèglement du climat ?

C’est vrai que nous occupons une position assez singulière dans le paysage agricole français. D’un côté, nous avons une échelle qui se rapproche de ce que l’on pourrait qualifier de maraîchage industriel : nos fermes couvrent environ 11 hectares de serres et produisent près de 1 300 tonnes de légumes biologiques par an. Mais de l’autre, nous sommes à l’opposé des logiques industrielles traditionnelles, car nous cultivons une très grande diversité de légumes et nous travaillons exclusivement pour répondre aux besoins alimentaires d’un territoire donné.

Là où beaucoup de grandes exploitations se spécialisent sur une ou deux productions destinées à des marchés nationaux ou internationaux, nous cultivons plus de 70 variétés et commercialisons plus de 25 familles de légumes différentes. Notre objectif n’est pas d’alimenter une filière mondiale, mais de nourrir localement des habitants, des écoles, des restaurants collectifs ou des commerces de proximité.

Concrètement, une ferme des Fermes Debout est capable d’approvisionner l’équivalent de 20 000 repas scolaires par jour ou de nourrir entre 8 000 et 10 000 habitants selon les habitudes de consommation. C’est une échelle suffisamment importante pour avoir un impact réel sur l’alimentation locale, tout en restant profondément ancrée dans son territoire. C’est précisément ce qui fait, selon moi, notre contribution à la souveraineté alimentaire.

Pendant plusieurs décennies, nous avons construit un système agricole extrêmement performant sur certains aspects, mais qui a progressivement éloigné les lieux de production des lieux de consommation. Aujourd’hui, de nombreux territoires dépendent largement d’approvisionnements venant parfois de plusieurs centaines, voire milliers de kilomètres. Cette dépendance crée des fragilités économiques, logistiques et géopolitiques. Notre modèle propose une autre approche. Nous nous implantons prioritairement dans des zones où l’offre locale de légumes est insuffisante par rapport aux besoins des habitants. Grâce à notre très forte diversification, chaque ferme est capable de fonctionner de manière relativement autonome. Nous ne dépendons pas d’une filière unique ou d’une spécialisation particulière. Nous apportons directement sur le territoire une capacité de production significative et diversifiée. Cette approche nous conduit naturellement à travailler étroitement avec les collectivités locales, les cantines scolaires, les établissements publics et les acteurs de la restauration collective. Notre ambition n’est pas seulement de produire des légumes, mais de participer à la construction de véritables stratégies alimentaires territoriales. Mais la souveraineté alimentaire ne peut pas être pensée sans prendre en compte le dérèglement climatique.

C’est pourquoi nous avons conçu nos fermes comme des outils de résilience. Nos cultures sont protégées dans des serres froides qui permettent de réduire fortement l’exposition aux aléas climatiques les plus extrêmes tout en conservant une production en pleine terre. Nous sommes largement autonomes en eau grâce à la récupération des eaux de pluie. Nous produisons en agriculture biologique, sans engrais de synthèse ni produits phytosanitaires de synthèse. Nous cherchons à renforcer les mécanismes naturels plutôt qu’à les remplacer.
La biodiversité occupe également une place centrale dans notre modèle. Environ 30 % de chaque site est consacré à des espaces favorables au vivant. Nous implantons des kilomètres de bandes fleuries, des haies, des mares et différents habitats qui permettent aux pollinisateurs et aux auxiliaires de culture de s’installer durablement sur nos fermes. Ces équilibres écologiques nous aident à réguler naturellement les ravageurs, à améliorer la résilience des cultures et à réduire notre dépendance aux interventions extérieures.

Au fond, je crois que l’enjeu dépasse largement la seule production agricole. Une ferme agroécologique moderne est une infrastructure territoriale au même titre qu’une école, un réseau d’eau ou un équipement de santé. Elle contribue à nourrir la population, à créer de l’emploi local, à préserver les ressources naturelles et à renforcer la résilience d’un territoire face aux crises à venir. C’est cette vision qui guide aujourd’hui le développement des Fermes Debout : construire des fermes capables de réconcilier souveraineté alimentaire, transition écologique, attractivité des métiers agricoles et santé des habitants.

 

Pourquoi avoir choisi le maraîchage bio intensif en plein champ/sous serre plutôt que d’autres modèles agricoles (viticulture, grandes cultures, permaculture) ?
Pourquoi à tes yeux une ferme agroécologique ancrée localement peut devenir une infrastructure d’intérêt territorial ?

Nous avons choisi le maraîchage agroécologique sous serre parce que nous sommes convaincus qu’il s’agit de l’un des modèles agricoles les plus prometteurs pour répondre aux grands défis alimentaires, environnementaux et économiques des prochaines décennies.

Cette conviction ne sort pas de nulle part. Elle s’appuie notamment sur plusieurs années de travaux de l’INRAE qui ont mis en évidence le potentiel exceptionnel du maraîchage bio intensif diversifié. Ces recherches ont montré qu’il était possible de produire beaucoup plus de légumes par mètre carré tout en réduisant fortement la dépendance aux intrants, aux engrais de synthèse et aux ressources extérieures. Autrement dit, un modèle capable de conjuguer productivité, résilience et respect du vivant.
Mais ces mêmes travaux ont également mis en lumière une difficulté majeure : ce modèle est extraordinairement complexe à mettre en œuvre. Pour atteindre ce niveau de performance, il faut cultiver simultanément plusieurs dizaines de légumes différents, organiser des rotations très précises, gérer des milliers d’opérations culturales et mobiliser énormément de main-d’œuvre. Historiquement, ce type de maraîchage était considéré comme difficilement mécanisable et donc très compliqué à déployer à grande échelle. C’est précisément là que Les Fermes Debout trouvent leur raison d’être.

Notre mission n’a jamais été d’inventer un nouveau modèle agronomique. Le modèle existait déjà. Notre mission consiste à rendre ce modèle déployable à grande échelle grâce à la technologie. Nous avons développé un robot capable d’automatiser les tâches les plus répétitives, un logiciel capable de gérer la complexité agronomique et une organisation industrielle permettant de reproduire ces fermes sur différents territoires.
En réalité, nous cherchons à résoudre une équation que beaucoup considéraient comme impossible : comment conserver tous les bénéfices de l’agroécologie tout en atteignant une échelle suffisante pour nourrir massivement les populations ? C’est cette question qui nous guide depuis le début de l’aventure. Et c’est également ce qui fait, à mes yeux, qu’une ferme des Fermes Debout est bien plus qu’une simple exploitation agricole. Une fois implantée sur un territoire, une ferme devient une véritable infrastructure nourricière. Elle produit localement plus de 25 familles de légumes biologiques différents. Elle approvisionne les cantines scolaires, les restaurants collectifs, les commerces de proximité et les habitants. Elle crée plusieurs dizaines d’emplois non délocalisables. Elle contribue à préserver la ressource en eau, à restaurer la biodiversité et à renforcer l’autonomie alimentaire locale.

Aujourd’hui, lorsqu’une collectivité investit dans une école, un réseau d’eau potable ou un équipement de santé, personne ne remet en cause son utilité collective. Je pense que l’alimentation mérite désormais d’être considérée avec la même importance. Une ferme agroécologique moderne produit évidemment des légumes, mais elle produit aussi de la santé publique, de l’emploi local, de la résilience climatique, de la biodiversité et de la souveraineté alimentaire. C’est pour cette raison que nous la considérons comme une véritable infrastructure d’intérêt territorial.

Pour résumer, notre ambition est simple : permettre à chaque territoire de retrouver une partie de sa capacité à nourrir sa population avec une alimentation saine, locale, accessible et respectueuse du vivant. Si nous réussissons cela, alors nous aurons contribué à répondre à l’un des grands défis de notre époque.

Pendant des décennies, nous avons considéré l’énergie, l’eau ou les transports comme des infrastructures stratégiques. Je pense qu’au XXIe siècle, la capacité d’un territoire à nourrir sa population doit être considérée avec la même importance.

 

Quels rêves t’animent quand tu penses au futur à 20 ans ?

J’aimerais que ce que nous sommes en train de construire aujourd’hui devienne tellement évident qu’un jour on ne le considère plus comme une innovation. Qu’il devienne simplement une façon normale de produire et de se nourrir.

Quand je regarde nos fermes, je vois un modèle qui coche beaucoup de cases qui semblaient incompatibles jusqu’ici. Un modèle capable de produire beaucoup de nourriture, de respecter les sols, la biodiversité et les ressources naturelles. Un modèle qui permet à des femmes et des hommes de vivre dignement de leur métier. Un modèle qui donne accès à des légumes bio, locaux et ultra-frais à des prix abordables. Un modèle qui participe aussi, à sa manière, à améliorer la santé des populations. Alors oui, mon rêve, c’est que ce modèle dépasse largement Les Fermes Debout.

Evidemment j’aimerais que nous déployions des dizaines de fermes et que nous nourrissions non plus des milliers mais des millions de personnes. Mais au fond, mon plus grand rêve serait peut-être que d’autres s’en emparent à leur tour. Que ce que nous démontrons aujourd’hui inspire d’autres agriculteurs, d’autres entrepreneurs, d’autres territoires. Je serais très heureux si, dans vingt ans, on regardait les Fermes Debout comme l’une des entreprises qui a contribué à faire émerger un nouveau standard agricole.

Parce que je suis convaincu que notre agriculture est arrivée à un moment charnière et décisif. Les défis sont immenses : le climat, la souveraineté alimentaire, le renouvellement des générations agricoles, la santé publique. Nous avons besoin de nouveaux modèles capables d’apporter des réponses concrètes à ces enjeux. Et je crois sincèrement que celui que nous construisons peut en faire partie.

Alors mon rêve, c’est simplement ça : que dans vingt ans, il existe partout des fermes qui nourrissent leur territoire, qui prennent soin du vivant, qui donnent envie à de nouvelles générations de devenir agriculteurs et qui rendent une alimentation de qualité accessible au plus grand nombre. Que ce soit les nôtres ou d’autres.

Si nous arrivons à contribuer à cela, même modestement, alors je considérerai que nous avons réussi quelque chose de génial.

 

Des propos recueillis par Coryne Nicq • juin 2026

 

 

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