Plas’tri : Innover pour recycler mieux
À la sortie de ses études, Clara Spetebroodt a créé Plas’tri avec une ambition claire : donner une seconde vie à davantage de plastiques grâce à une technologie de pointe. Entre recherche fondamentale, coopération et innovation industrielle, elle imagine un recyclage plus performant au service de la transition écologique.
La Fabrique d’avenir : Clara, tu as eu l’envie de créer ton entreprise, Plas’tri dès la sortie de tes études : quel a été ton parcours et quelle était ta motivation ?
Clara Spetebroodt : J’ai un double profil : ingénieure de formation, spécialisée en photonique, et diplômée en entrepreneuriat. La photonique, c’est au cœur de ce que fait Plas’tri, car elle permet, couplée au traitement de données, d’identifier la composition matière des déchets plastiques.
J’ai lancé Plas’tri juste après mes études, car je voulais exercer un métier d’ingénieure qui ait du sens. L’idée de créer quelque chose de A à Z, de l’innovation à l’impact concret, m’a également toujours animée.
Pourquoi et comment as-tu choisi l’univers qui est le tien aujourd’hui, le recyclage des déchets plastiques ? Qu’est-ce qui fait la spécificité de Plas’tri ?
Le recyclage des déchets plastiques s’est imposé comme un terrain d’action naturel : c’est un secteur encore en construction et qui manque cruellement de solutions pour aller plus loin : des milliers de tonnes de plastiques sont encore enfouies ou incinérées.
Le goulot d’étranglement de la filière, c’est l’identification : il y a différents types de polymères dans les plastiques que l’on doit séparer car ils ne se recyclent pas ensemble.
Plas’tri se distingue par ses solutions uniques : un appareil portable capable d’identifier le type de polymère d’un déchet en une seconde, et un système de caméra pour les lignes industrielles,
permettant d’analyser plusieurs objets simultanément.
Notre spécificité, c’est aussi notre approche R&D : nous travaillons sur une nouvelle méthode, bien plus puissante et précise, capable d’identifier les matériaux noirs (un vrai défi dans l’industrie), d’analyser la matière en profondeur (matériaux multicouches), les composés minoritaires (additifs et polluants) et qui est quantitative nativement (ce qui permet de donner des proportions précises).
Aujourd’hui, seulement 15 % des déchets sont identifiés ; notre objectif est d’atteindre 80 % d’ici 2030, grâce à cette rupture technologique.
Quelle est la nature de la R&D que tu impulses ?
Notre R&D est fondamentale : nous levons des limites physiques, plutôt que de regarder ces limites sous le prisme technologique. Par exemple, nous avons réussi en laboratoire à récupérer la signature des composants dans des matériaux noirs ou sombres, et à analyser la matière jusqu’à plusieurs
centimètres de profondeur.
Nous visons aussi l’analyse quantitative des mélanges de matière, l’identification des composés
minoritaires et polluants, ou encore des additifs réglementés (il y en a 490 dans REACH).
L’enjeu ? Permettre aux industriels de valoriser des composants parfois 500 fois plus chers que le polymère plastique lui-même.
Imagines-tu « un monde sans plastique » ?
Le sujet des plastiques est avant tout un sujet de fin de vie des produits. Le plastique n’est pas absorbable par les écosystèmes naturels. C’est une matière très pratique et abordable, raison pour laquelle son usage s’est propagé très vite. La gestion du plastique est une question d’usage : il faut réfléchir pour quel usage on doit le garder car il apporte des propriétés incontournables ou des avantages sur l’ensemble de son cycle et de vie et les usages où l’on peut diminuer, remplacer, réutiliser.
Les études d’impact permettent de questionner l’usage d’un matériau ou un autre en prenant en compte l’ensemble du cycle de vie et des ressources impactée.
Un effort de conception est également nécessaire, pour éviter la complexité avec beaucoup de matières mélangées ou l’usage de plastiques thermodur (qui ne fondent pas), qui rendent les objets difficiles voire impossible à recycler.
Pour les plastiques dont l’usage reste pertinent, il est crucial de pouvoir bien les identifier pour les amener à la filière de recyclage elle aussi pertinente. La technologie peut permettre d’optimiser la manière dont nous gérons nos ressources mais la problématique des plastiques nécessite plus largement une remise en question de notre mode de production et de consommation.
En matière de management et de coopération, y a-t-il un mode de faire qui t’anime plus particulièrement ?
Oui, l’innovation coopérative. Chez Plas’tri, nous croyons que chacun y trouve son compte, et que c’est sur le long terme que cette approche est la plus efficace.
Nous travaillons en étroite collaboration avec des chercheurs qui œuvrent sur ces technologies depuis 25 ans.
Notre modèle repose sur un cercle vertueux : l’activité économique de Plas’tri finance la recherche, qui nourrit à son tour nos solutions industrielles.
C’est une logique gagnant-gagnant, où la coopération permet de démultiplier l’impact.
De quelles ressources ou soutiens aurais-tu besoin pour faire advenir le monde tel que tu l’imagines ?
Aujourd’hui, notre priorité est d’amener notre nouvelle technologie à maturité industrielle.
Nous avons prouvé en laboratoire la faisabilité et l’intérêt de notre approche.
Maintenant, nous cherchons des partenariats avec des industriels pour co-développer des solutions adaptées à leurs besoins.
Les cas d’application sont multiples : analyse de matériaux multicouches, identification d’objets noirs, analyse quantitative des mélanges de matière, etc.
Nous avons besoin de ces collaborations pour accélérer le passage du labo à l’industrie.
Quelle est ta vision à 20 ans que tu aimerais voir éclore plus rapidement ?
Le premier objectif en vue c’est l’aspiration qui va venir avec les obligations d’intégration de matière recyclée en 2030.
D’ici là nous nous préparons avec notre nouvelle technique d’identification : notre cible c’est de passer des 15% de déchets identifiés aujourd’hui à 80%. C’est un défi colossal, mais réaliste. Cette technologie de rupture nous apporte donc un vrai avantage concurrentiel.
Ensuite, nous souhaitons nous appuyer sur les grands acteurs du secteur pour que cette technologie essaime dans les centres de recyclage. Cette nouvelle technologie que nous développons lève énormément de sujets, nous savons que nous aurons de quoi satisfaire les besoins de la filière pour plusieurs années.
Notre ambition est d’aller jusqu’à l’analyse de composants minoritaires, en particulier les additifs notamment réglementés (il y en a 490 dans la réglementation REACH).
Le grand atout de notre technologie pour cela, c’est qu’elle est quantitative. L’industriel y trouve un intérêt quand cela lui permet de valoriser la proportion d’additifs qui vaut parfois jusqu’à 500 fois plus cher que le polymère plastique. Et le nôtre est de déplacer des analyses de laboratoire directement sur site.
Dans le futur on va pouvoir étendre le sujet à des analyses plus liées au contrôle : mesure de viscosité, analyse de défauts de pièces en ligne et à distance, ce sont des nouveaux marchés qui n’existent pas aujourd’hui.
A long terme, l’ambition est vraiment de fonctionner en logique d’innovation ouverte : cette nouvelle technologie nous la développons en coopération avec des chercheurs qui travaillent dessus depuis 25 ans. Nous développons l’application plastique mais il y en a beaucoup d’autres : médical, cosmétiques, etc. Nous souhaitons d’abord amener cette technologie jusqu’à la solution industrielle sur ce sujet sur le recyclage.
Cette activité économique permet de reverser du financement vers la recherche qui nourrit les solutions terrains que nous développons. Nous voulons vraiment pérenniser ce cercle vertueux. Pourquoi pas, ensuite, transposer nos travaux vers d’autres champs d’application que le recyclage.
Des propos recueillis par Coryne Nicq • juillet 2026