Démocratiser la démocratie : le combat de l’association « Cité des Chances »

Face aux inégalités d’accès à la vie citoyenne, Cité des Chances développe des parcours pour favoriser l’inclusion démocratique des jeunes. Sa présidente, Ahouefa Christiane Fagbemi, nous raconte comment l'association agit pour que chacun se sente légitime et capable de participer au débat public.

 

La Fabrique d’avenir : Pouvez-vous nous raconter la naissance de Cité des Chances et le déclic qui vous a donné envie d’agir pour l’engagement citoyen des jeunes ?

Ahouefa Christiane Fagbemi : Cité des Chances naît à la fois d’expériences personnelles des co-fondateurs et de constats largement documentés.
Dans mon parcours, j’ai été confrontée à une forme de distance à la politique : non pas un désintérêt, mais un sentiment diffus que ces espaces n’étaient pas vraiment faits pour “nous”. En intégrant ensuite des institutions plus élitistes, j’ai mesuré l’ampleur du décalage : certains jeunes avaient déjà les codes, les références et la confiance pour s’exprimer, là où d’autres en étaient tenus à distance.

Cela fait écho à des constats bien établis en sociologie politique, notamment par Céline Braconnier ou Anne Muxel : la participation démocratique est profondément inégale. Si le cens électoral a disparu, il persiste ce que Daniel Gaxie appelle un “cens caché” : des barrières culturelles et sociales qui conditionnent l’accès au débat démocratique.
La devise de Cité des chances est : “tous légitimes, tous capables”. Il s’agit de redonner de la légitimité et du pouvoir d’agir à toute une partie de la population dont on s’accommode parfois de la non participation, notamment au regard de son poids électoral. Le déclic a été de comprendre qu’au regard de l’ampleur des inégalités démocratiques, il faut encore “démocratiser la démocratie” !

 

Pourquoi cet enjeu vous semble-t-il essentiel aujourd’hui ?

Cet enjeu nous semblait essentiel car les jeunes issus de milieux populaires font l’objet d’une disqualification diffuse du débat démocratique. Or, tous les sujets qui contribuent à dessiner le monde dans lequel les jeunes vont vivre demain les concernent. Si une partie de la jeunesse ne se sent pas concernée, pas légitime, ou pas équipée pour participer, alors on crée une démocratie à deux vitesses.

 

À travers vos actions (parcours citoyen, simulations, ateliers…), quel impact concret observez-vous chez les jeunes que vous accompagnez ?

Ce qu’on observe, c’est un changement dans le rapport à la parole et une montée en compréhension car les institutions deviennent plus lisibles et les enjeux politiques plus concrets. Mais surtout, ce qui évolue, c’est le fait de se dire : “j’ai le droit d’avoir un avis”, “je peux comprendre et agir”.
On voit aussi des trajectoires évoluer : des choix d’orientation, des engagements associatifs, parfois des ambitions professionnelles qui se redessinent.

 

Vous avez été alliés du Parlement des Jeunes 2026 : qu’est-ce qui vous a donné envie de vous engager à nos côtés ?

Parce que ce type d’initiative crée des espaces concrets d’expression et de délibération, ce qui est au coeur de ce qu’on défend. Le Parlement des Jeunes permet de passer de la théorie à la pratique. S’y engager, c’était aussi une manière de soutenir une dynamique qui vise à rendre la démocratie plus vivante et plus accessible.

 

Selon vous, qu’est-ce qui freine encore aujourd’hui engagement des jeunes, et comment peut-on lever ces barrières ?

On parle beaucoup de manque d’intérêt ou de désengagement des jeunes.
En réalité, égalité des chances et inclusion démocratique sont les deux faces d’une même pièce. Participer à la vie démocratique est intimement lié au niveau de diplôme, au niveau de vie, ou au territoire de résidence, comme le montre le baromètre DJEPVA sur l’état d’esprit et l’engagement des jeunes.

Les contraintes à l’engagement sont d’ordre symboliques et du ressenti mais aussi très concrètes : sociales, économiques, scolaires, rendant ainsi l’engagement plus difficile.
Pour lever ces barrières, il faut agir à la fois sur le volet des perceptions et sur le volet matériel. D’une part, il s’agit de créer des espaces de discussion accessibles, de transmettre les clés de compréhension et d’expression, de valoriser les formes d’engagement dans toute leur diversité, et surtout de ne pas conditionner la participation démocratique à la maîtrise préalable des codes. D’autre part, une politique d’inclusion démocratique doit nécessairement aller de pair avec une politique de lutte contre les inégalités sociales.

 

Si vous deviez adresser un message aux jeunes qui hésitent à s’engager ou qui ne se sentent pas légitimes, que leur diriez-vous ?

Nous dirions que le sentiment d’illégitimité n’est pas une preuve qu’ils ne sont pas à leur place. Très souvent, c’est l’inverse : c’est le produit d’un système qui ne leur a pas donné les mêmes clés que d’autres. Les jeunes doivent se sentir légitimes dans la diversité de ce qu’ils sont, de leurs parcours : c’est précisément avec tout ce qu’ils sont qu’ils peuvent apporter quelque chose à la démocratie.
S’engager peut commencer au plus près de soi, dans son entourage, dans son établissement scolaire, dans son quartier : participer à un échange, s’informer, rejoindre un collectif, construire un projet !

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