Entretien avec Delphine Ernotte sur les défis du service public de l’audiovisuel
Comment maintenir une information fiable à l’ère des réseaux sociaux et de l’IA ? À la tête de France Télévisions, Delphine Ernotte revient sur le rôle du service public dans le débat démocratique et son adaptation aux nouvelles générations.
La Fabrique d’avenir : Le 2 avril, vous avez eu l’occasion d’échanger avec les jeunes parlementaires de la troisième promotion du Parlement des jeunes. Vous avez déclaré vouloir continuer le dialogue avec eux ; qu’est-ce qui vous a interpellé chez eux et en quoi se sont-ils distingués de vos interlocuteurs habituels ?
Delphine Ernotte : Au-delà de leur très grande connaissance de l’actualité et leur attention aux grands enjeux politiques et sociaux de notre pays, j’ai été frappée par leur réel attachement à l’audiovisuel public, qui se traduit aussi par une très grande exigence à notre égard qu’ils ont exprimée avec une grande franchise dans leurs questions et interpellations. Les jeunes nous demandent de faire preuve de transparence sur ce que nous faisons. C’est pourquoi je suis convaincue que ces espaces de conversation sont indispensables pour conforter la confiance de nos publics, d’autant que la grande liberté de parole que nous avons eue avec le Parlement des jeunes a permis de partager des motifs de satisfaction comme des sujets de préoccupation sur l’évolution du paysage audiovisuel.
Vous dites « Tous les acteurs de l’exception culturelle française croient à un audiovisuel public qui n’appartient pas au passé et qui est une nécessité pour l’avenir ». Après vos échanges avec les jeunes, quelle est votre vision de cet audiovisuel dans le futur, et comment le rendre désirable pour ces derniers ?
Il est clair que l’audiovisuel public, et notamment France Télévisions, doit continuer de faire évoluer les formats de ses contenus et leurs modes de diffusion pour s’adapter aux usages de ces nouvelles générations qui ne nous attendent pas seulement sur l’écran de télévision, mais avant tout sur les environnements où ils consomment des vidéos. L’audiovisuel public doit continuer d’évoluer sans cesse pour s’adresser à tous. A nous d’être là où on nous attend pour offrir à chacun une offre de service public adaptée à ses besoins !
À l’approche de 2027, France Télévisions occupe une position singulière : en tant que service public et garant d’une information fiable, comment concevez-vous le rôle de France TV dans le traitement des campagnes présidentielles, et dans un contexte de surabondance informationnelle, quelle sera votre ligne de démarcation ?
En vue de 2027, France Télévisions restera naturellement fidèle à sa ligne de média de service public : nous serons le lieu d’un débat démocratique apaisé, constructif et équilibré, où tout le monde a la parole, à la fois les candidats et représentants des partis politiques mais aussi les citoyens pour entendre leurs préoccupations et leurs attentes. Nous veillerons à ne pas alimenter les polémiques et les clivages pour favoriser un décryptage des propositions de chacun des candidats et donner à chacun des citoyens les clés d’un choix libre et éclairé. C’est ainsi que nous remplirons pleinement notre mission citoyenne.
Vous avez récemment déclaré « Pour les jeunes, la télé c’est YouTube ». Face à des plateformes comme Netflix, YouTube ou TikTok qui captent massivement les audiences, quelle est aujourd’hui la singularité propre à France TV ?
L’une de nos grandes spécificités, c’est d’être un média national, ancré dans la vie de notre pays et de chacun de ses territoires à travers nos réseaux en régions et en Outre-mer. C’est un atout essentiel pour rassembler très largement autour de sujets qui concernent tous les Français. Ce qui fait aussi notre singularité par rapport à des géants technologiques mondiaux, c’est aussi bien sûr le fait que nous disposions d’une vaste rédaction. Grâce au travail de nos journalistes, nous pouvons garantir une information fiable et vérifiée dont les Français ont besoin. Pour autant, nous savons aussi que nous devons compter sur ces réseaux sociaux et plateformes de partage pour diffuser nos contenus auprès de publics qui sont plus éloignés de nos offres. L’enjeu est de parvenir à y faire rayonner notre différence et notre singularité.
Le plan stratégique 2025-2030 de France TV s’installe dans un contexte où l’IA alimente les inquiétudes (deepfakes, désinformation, automatisation des contenus). Quel usage France TV a-t-il décidé d’en faire, et où fixe-t-il ses limites ?
S’approprier l’IA de manière maîtrisée et raisonnée est un enjeu majeur pour France Télévisions comme pour l’ensemble des médias. Face à la prolifération de contenus produits par l’IA, nous devons pouvoir « armer » nos journalistes pour les détecter et proposer à nos publics une information fondée sur des contenus authentifiés. Dans le même temps, l’IA ouvre de nouveaux territoires créatifs que nous souhaitons aussi pouvoir explorer, sans pour autant réduire notre soutien aux créateurs car nous ne croyons pas que la création artificielle remplacera la création humaine. Dans tous les cas, il est essentiel que toute utilisation de l’IA soit signalée comme telle dans nos programmes pour être transparents avec le public et ne pas contribuer à une indistinction entre le réel et le faux qui pourrait être dévastatrice pour nos démocraties.