Nadia Sahmi : l’architecture au service de la paix

Architecte DPLG, dirigeante du cabinet Us-âges, Nadia Sahmi défend depuis 30 ans une architecture pensée par et pour les usages, à rebours de la vision dominante du métier. Dans son manifeste, elle appelle à reconnaître la responsabilité de l'architecture dans l'anxiété sociale et à faire des fragilités humaines une source d'inspiration plutôt qu'une contrainte.

 

La Fabrique d’Avenir : Nadia, tu es Architecte DPLG, AMO en Haute Qualité d’Us-âges et accessibilité, dirigeante de ton cabinet Us-âges, auteure et conférencière et tu viens de rédiger un manifeste «Comment faire de l’architecture un instrument de paix ». En quelques mots, peux-tu nous en résumer la genèse et l’intention ?

Nadia Sahmi : Je dirais que mon objectif est de faire prendre conscience à celles et ceux qui fabriquent nos lieux de vie, que pour améliorer notre qualité de vieS, quelque soient nos forces ou nos fragilités, il est nécessaire de les imaginer au prisme des habitants extra-ordinaires.

 

Pourquoi avoir choisi un métier dont tu rejetais, dès le départ, la vision dominante ?

Initialement, je souhaitais être pédopsychiatre. Mais mon père ne l’a pas entendu de cette oreille et à l’époque, nous obéissions. J’ai été inscrite aux Beaux-Arts de Paris où, durant 6 années d’études, je me suis souciée de la qualité de vie des habitants. J’ai choisi comme terrains de travail les bidons-villes, les associations de handicap, les associations d’habitants, … pour toujours mieux les comprendre et répondre à leurs besoins.

En retour, ne me souciant pas de terminer mes façades, souvent raillée, toujours vilipendée, l’on m’a fait comprendre que je ne faisais pas « de l’Architecture », mais que ce n’était pas grave, car une fois sur le terrain je serais amenée à faire de la « vraie Architecture ». Mieux, quand je défendais ma position, l’on ne cessait de me dire que « bon, aller, fais toi plaisir, mais comprends bien que ça n’arrivera jamais ! »

On a voulu me faire entrer dans un moule. Je n’y suis jamais entrée.

 

Ton parti-pris qui passe d’abord et avant tout par les usages commence enfin à trouver de l’écho – après 30 ans d’utopie – et tu dis qu’il est à présent important d’admettre sa part de responsabilité dans l’anxiété sociale et la corriger ? Qu’entends-tu par-là ?

Nous avons été formés à coup d’ego, de façades, de béton, de verre, d’objets qui devaient faire la différence, amener une signature forte dans la rue, la ville. Je me souviens, par exemple, avoir fait un sitting avec des habitants pour sauver le seul jardin existant dans un quartier de Paris. Les promoteurs voulaient y élever des immeubles de logements et les architectes prenaient leur parti. Mes enseignants eux même me disaient que toutes les dents creuses de la ville devaient disparaître, que toutes les petites bâtisses des siècles passés devaient disparaître. Ce, au nom de la modernité, de l’alignement des façades et des nouveaux gabarits imposés. Concernant ce jardin, nous avons gagné. Ce poumon vert a été sauvé et aujourd’hui il est un lieu de lien, d’apaisement, de respiration précieux.

C’est en cela que nous, les architectes, avons une responsabilité dans l’anxiété sociale. Quand nous ne défendons pas le besoin vital de l’habitant, quand nous considérons savoir mieux qu’eux. Quand notre business plan et le business plan du constructeur prime sur toute considération, la concertation citoyenne est une contrainte dont on serait ravi de se passer. Parce que dans le fond, on connaît notre métier ! Sauf que lors de notre formation, il y a eu un sacré loupé concernant « les murs et les rues empathiques » et c’est cela qu’il est douloureux de rattraper aujourd’hui !

 

Tu avances aussi que “l’architecture doit réapprendre à dialoguer avec le monde du vivant, TOUT le vivant » et n’avoir jamais pensé comme un architecte, que « l’objet » t’importe peu » mais que c’est la qualité de vie de l’habitant qui te motive. Quel a été le déclic, ou la scène précise, qui a fait basculer ta pratique de l’esthétique et fonctionnel vers l’humain ?

Le déclic, en plus de mon hyper sensibilité, c’est justement ce fameux loupé. C’est peut-être aussi un peu le côté « hospitalité marocaine » qui coule dans mes veines. Voyez-vous, quand on reçoit ou que l’on est reçu, on doit se mettre en quatre pour que l’invité sourit, se sente excellement bien, soit bien nourri, soit bien assis, ait un bon lit, une belle vue, respire de bonnes odeurs, ait du linge qui sente bon la fleur d’oranger, etc.

Et pour peu que l’on soit observateur, l’on comprend vite que cela dépend de nos murs et de notre mobilier en plus de la qualité de l’accueil humain que l’on reçoit. L’on comprend aussi que la qualité de vie ne dépend pas non plus d’un luxe ostentatoire. Que l’on peut trouver tous ces bonheurs au cœur de petits espaces, dont les matériaux, meubles, fenêtres ouvertes sur l’intérieur et sur le monde vivant du dehors sont doux, enveloppants et apaisants.

Le loupé qui m’a fait entrer en résistance, c’était l’absence de cours sur ce qu’est un être vivant, humain et non humain. C’était l’absence d’enseignement sur ces murs, ces fenêtres, ces non-couleurs, ces rues, ces sons, ces odeurs, ces volumes, cette foultitude de détails … qui nous font du bien ou qui nous font du mal ; physiquement et psychiquement.

 

Tu opposes un “beau” qui isole et déshumanise à un “beau vivant” qui apaise et relie. Peux-tu partager un ou deux exemples concrets ? Comment reconnaît-on la différence sur le terrain ?

Le « beau mort » qui isole et déshumanise prend, par exemple, la forme de la place intégralement minérale, trop froide ou trop chaude, où personne ne stationne, où pas le chant d’un oiseau ne nous fait relever la tête, pas l’ombre et l’humidité d’un arbre ne nous enveloppe, pas une brise ne nous rappelle que l’on est vivant.

Le « beau vivant » invite au lien, à l’échange, à la contemplation, à la rêverie, au désir de partager le temps perdu, …

Nous avons aujourd’hui pléthore d’exemples sur lesquels nous appuyer pour défendre cette vision hier encore reniée au titre d’une signature ou d’un hygiénisme délétère pour le vivant. La Place Bofill avant /après située à Paris Montparnasse en est une bonne illustration. On y retrouve nos besoins vitaux de biophilie, philocalie, relationnel, dans le respect de nos Us-âges et, forcément, d’une biodiversité tout aussi maltraitée que nous jusqu’à présent.

Nous pouvons aussi, à titre d’illustration, relayer la lutte intestine qui a opposé Le Corbusier à Sitte. Je vous invite à lire le livre de Camillo Sitte, «  l’Art de bâtir les villes – L’urbanisme selon les fondements artistiques » (ed. Le Point)  que Le Corbusier a traité de rétrograde et de poujadiste de l’architecture car il défendait les placettes pleines de vie, à échelle humaine, en opposition aux grandes esplanades de béton trop sonores, trop vides, trop venteuses, … trop tout et pas assez humaine. D’un côté l’on s’agace, s’énerve, vit avec un voisinage en tension, en colère ; et de l’autre, l’on s’apaise, change de rythme, s’abrite, se prend à rêvasser et à apprécier son voisin.

Vous voyez, le débat ne date pas d’hier. Mais aujourd’hui, enfin, le rapport de force s’inverse.

 

En quoi les fragilités – lenteur, douleur, handicap, vulnérabilité – sont-elles selon toi une source d’inspiration plutôt qu’une contrainte pour l’architecture de demain ?

Lorsqu’un journaliste m’a demandé « qu’est-ce que les vieux peuvent apporter à la société ? » j’avoue avoir bu du petit lait. Cela m’a permis, au grand étonnement de l’audience, de répondre : « tout ! ». Tous les sujets que la course à la performance, à l’hyper-performance nous interdisait jusqu’alors d’aborder.

Car enfin, depuis que les élus et les bailleurs sociaux, ont à répondre aux besoins de 30% et parfois 70 % des grands seniors qui constituent leurs parcs de logements, nous pouvons introduire, dans nos programmes de constructions et d’aménagements, l’obligation de prise en compte de la lenteur, de la douleur, de la fatigue, de la fragilité, de la vulnérabilité.

Il y a encore quelques années, c’étaient des chiffres, des contraintes lointaines qui n’inspiraient personne. Aujourd’hui, c’est devenu une réalité même si c’est encore vécu comme une contrainte. Mais nous n’avons plus le choix que de leur faire une place de choix dans nos rues, entre nos murs, dans nos intimités et nos intimités partagées.

Grâce aux habitants avançant en âge on ne nous oppose plus de résistance. On ne nous dit plus que ces « exigences » sont pour des habitants en situation de handicap, « trop peu nombreux pour justifier de tels investissements ».

Nous pouvons maintenant amener ces sujets de préoccupation, au centre des discussions avec les élus, les promoteurs, les bailleurs sociaux, les architectes urbanistes paysagistes et j’en passe, sans plus se faire traiter de « bisounours aux considérations totalement déconnectées de la réalité ».

Nous pouvons aujourd’hui, grâce au vieillissement de la population, additionné aux situations de handicap, additionné aux situations de décrochage physique ou psychique dues à une maladie de longue durée ou une dépression, faire comprendre que la prise en compte des fragilités passagères ou permanentes, permet d’œuvrer à créer la « ville vivante et mieux-veillante » avec les corps, les sens et les sensibilités à laquelle nous aspirons tous et toutes, une « Ville Sensible ».

 

Comment perçois-tu la question des territoires et à ton avis qu’est-ce qu’il est urgent de mettre en œuvre dans le domaine qui est le tien pour que les usages avec l’humain et ses vulnérabilités au centre soient définitivement mieux pris en compte ?

Idéalement, il faudrait que tous les commanditaires, financeurs et concepteurs aient le courage de mettre en pause tous leurs projets d’aménagements pour y introduire un nouvel objectif de résultat à atteindre : « la bienveillance avec toutes les formes de fragilités, fatigues, douleurs et lenteurs physiques et psychiques, humaines et non humaines ».

En quoi est-ce important pour notre santé mentale me direz-vous ?

Et bien parce que lorsque le mobilier et l’immobilier répondent à notre besoin de philocalie et sont physiquement aidants, ils nous maintiennent en mouvement, donc en lien. C’est essentiel pour lutter contre l’isolement subit.

C’est principalement pour cela qu’il est important d’apporter un soin tout particulier à nos corps, nos sensibilités et nos sens dans les périmètres très fréquentés des 300 mètres, des 30 mètres, du premier triangle et des 3 mètres de déplacements quotidiens ; à commencer par traiter les extérieurs, pour terminer à l’intérieur, et non l’inverse.

Respecter, donner le choix, impulser, repenser les lieux de vieS avec, par et pour les habitants, nous permet de limiter les situations de « confinement » à domicile ou de rejet d’une approche considérée comme trop PMR ou trop infantilisante ou trop clivante. Nous cherchons ensemble ce qui nous rassemble plutôt que de mettre la focale sur ce qui nous divise. Nous mettons un point d’orgue à nous appuyer sur quelques règles qui nous relient, comme la règle du papier (génération boites aux lettres), la règle de la restauration, la règle du parrainage, la règle du lien, de la pause, du rythme, des irritants, de l’attachement au territoire, de l’innovation plurifonctionnelle, de la philocalie, de la biophilie, des us-âges et du choix. Bien entendu, la liste n’est pas exhaustive. Elle diffère selon les territoires, mais l’on y retrouve souvent ces quelques invariables.

Cette approche apporte aussi une réponse pertinente à ce virage de tous les extrêmes que le monde a commencé à prendre, notamment avec la nature et le climat qui se rappellent à nous. Cette approche fait partie des solutions à dupliquer sur tous les territoires car elle nous oblige, de fait, à « prendre soin » de tout ce vivant qui nous veut tant de bien.

C’est d’autant plus intéressant qu’en ramenant la douceur de vivre partagée sur nos  territoires, nous ne sommes plus du tout dans une écologie punitive. Nous basculons vers une nature comprise comme notre meilleure alliée parce que nous intégrons que la biophilie alimente notre désir de sortir, respirer l’odeur des fleurs, écouter le chant des oiseaux, de nous sentir vivre !

 

Si une seule de tes idées devait survivre à tout le reste – une seule phrase que les entrepreneurs d’aujourd’hui devraient garder en tête avant de construire quoi que ce soit -laquelle serait-elle ?

Nous autres, architectes et bâtisseurs, sommes des prestataires de service au service de l’Humanité et bien moins des vanités.

Les fragilités et les singularités ne sont ni une faiblesse ni une contrainte. Ce sont des indicateurs précieux de signaux forts et de signaux faibles. En laissant ces boussoles sensibles inspirer nos traits, nous pourrions peu à peu effacer le tumulte des irritants au profit de cités pacifiées et pacifiantes.

 

Des propos recueillis par Coryne Nicq • septembre 2026

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