Santé, eau, vivant : Régénérer les territoires à partir des systèmes vivants

Ingénieur agronome et spécialiste de l’hydrologie régénérative, Samuel Bonvoisin explore les liens entre agriculture, eau et santé. Il défend une approche systémique du vivant pour repenser la robustesse des territoires et accélérer les transitions écologiques.

 

La Fabrique d’avenir : Samuel, ton parcours d’ingénieur agronome t’a mené de l’agroforesterie à l’hydrologie régénérative et à la santé, en passant par un ancrage local avec L’Oasis de Serendip. Qu’est-ce qui te guide et quels liens fais-tu entre tous ces sujets ?

Samuel Bonvoisin : Étant fils d’agriculteur et sensibilisé très tôt aux enjeux écologiques et sociaux, mon fil rouge a longtemps été le suivant : comment réconcilier agriculture et écologie ? Comment concevoir des systèmes agricoles à la fois viables économiquement, désirables humainement et compatibles avec les limites écologiques ?

Au départ, cela m’a conduit vers l’arbre, avec l’agroforesterie et les jardin-forêts. Puis, de fil en aiguille, j’ai été amené à m’intéresser davantage aux conditions qui rendent un système vivant robuste : les sols, les interactions biologiques, puis la question de l’eau, qui est devenue centrale. Avec l’hydrologie régénérative, j’ai commencé à regarder les paysages autrement : non plus comme des espaces que l’on aménage, mais comme des systèmes capables – ou non – de ralentir, infiltrer et redistribuer l’eau.

Aujourd’hui, la santé s’impose comme une étape assez naturelle de ce cheminement. Au fond, je continue d’explorer la même interrogation : qu’est-ce qui fait qu’un système vivant tient dans le temps, reste fertile, robuste et capable de prendre soin ? Qu’il s’agisse d’une ferme, d’un territoire, d’un bassin versant ou d’une société humaine, les mécanismes sont souvent plus proches qu’on ne le pense.

 

 

En 2022, tu élargis ta réflexion à la question de l’eau* avec l’hydrologie régénérative. Quel était ton parti-pris scientifique et quels enjeux te semblent aujourd’hui essentiels pour les territoires ?

La sécheresse de 2022 a joué un rôle d’accélérateur. Elle a rendu visible quelque chose que beaucoup de scientifiques documentaient déjà depuis longtemps : nous ne faisons pas seulement face à un problème de quantité d’eau, mais à une altération profonde des cycles de l’eau à l’échelle des paysages.

Mon parti-pris scientifique a toujours été assez simple : essayer de comprendre les mécanismes avant de chercher des solutions. Avec l’hydrologie régénérative, nous avons voulu montrer qu’au-delà des débats parfois polarisés sur le partage de la ressource, il existait une question plus fondamentale : comment restaurer la capacité des territoires à accueillir, infiltrer, stocker et recycler l’eau ?

Cette réflexion s’est matérialisée à travers l’association Pour une hydrologie régénérative, le livre Cultiver l’eau douce, le manifeste Eaux Vives et une conférence grand public intitulée « Et si on pouvait cultiver l’eau ? » L’objectif était double : vulgariser des mécanismes souvent mal compris et redonner du pouvoir d’agir, avec des leviers concrets accessibles aux collectivités, aux agriculteurs et aux habitants.

L’enjeu principal aujourd’hui me semble être celui de la coopération territoriale. L’eau nous oblige à sortir des logiques sectorielles : un bassin versant ne connaît ni les frontières administratives ni les silos institutionnels. Nous devons apprendre à raisonner collectivement, à l’échelle des paysages.

 

 

Aujourd’hui, tu t’intéresses à la santé. Quel a été le déclencheur et quelle intention poursuis-tu ?

L’idée était déjà présente depuis longtemps, même si je ne l’avais pas encore formulée clairement.

Lorsque j’ai découvert la permaculture, en 2010, j’ai été marqué par ses fondements éthiques : prendre soin de la terre, prendre soin des humains, partager équitablement. Ce mot de « soin » m’a toujours interpellé, parce qu’il renvoie à la fois au fait de soigner et au fait de porter attention.

Une première passerelle s’est dessinée en 2021, lorsque j’ai contribué au Guide du cabinet écoresponsable du Dr Alice Barras avec un encart sur la permaculture. Puis, après la sécheresse de 2022 et ma conférence sur l’eau, je cherchais un sujet capable de parler à tout le monde avec la même force universelle. La santé s’est imposée naturellement.

Le véritable déclencheur a été la lecture du Manifeste pour une santé commune en 2023. J’y ai retrouvé des intuitions que je reliais déjà confusément : les liens entre santé humaine, santé des écosystèmes, agriculture, alimentation, organisation territoriale.

Mon intention aujourd’hui est assez simple : contribuer à poser une question que nous évitons souvent, à savoir : qu’est-ce qu’un écosystème en bonne santé ? Et que peut-on apprendre de cette question pour repenser nos façons d’habiter, de produire, de soigner et de vivre ensemble ?

 

 

Qu’est-ce qui distingue à tes yeux la « santé commune » du mouvement One Health ? Et pourquoi cette métaphore : « Voulons-nous vraiment des coquelicots ? » ?

Je ne me situe pas en opposition avec les approches comme One Health ou la santé planétaire. Au contraire, elles ont permis un changement de regard majeur en rappelant les liens étroits entre santé humaine, animale et environnementale.

Mais il me semble qu’elles restent souvent centrées sur les populations humaines et la gestion des risques, sans reconnaître pleinement la santé des écosystèmes comme une condition préalable à celle des humains.

Dans un contexte de dépassement des limites écologiques et d’aggravation des inégalités sociales et environnementales de santé, nous avons besoin d’aller plus loin. La santé commune propose selon moi une vision plus ambitieuse : considérer la santé comme une propriété émergente de systèmes vivants en interaction.

C’est précisément ce que j’essaie d’explorer dans ma prochaine conférence, « Voulons-nous vraiment des coquelicots ? »

Le titre est volontairement un peu provocateur. Il fait référence au mouvement citoyen contre les pesticides de synthèse lancé en 2018. Le coquelicot est souvent perçu comme un symbole de nature en bonne santé : quoi de plus beau, en apparence, qu’un champ de blé plein de coquelicots au printemps ?

Pourtant, d’un point de vue écologique, l’histoire est plus complexe. Le coquelicot est une plante pionnière qui affectionne les milieux perturbés : terrains remaniés, sols nus, champs labourés. Si vous voulez des coquelicots, le meilleur conseil consiste peut-être à prendre une pioche et faire des trous dans votre terrain !

La question de fond est donc la suivante : savons-nous réellement reconnaître un écosystème en bonne santé ? Et si non, alors qu’est-ce qui guidera réellement nos actions ? Il reste un énorme travail de formation (du point de vue de la diffusion des connaissances) et de reconnexion (du point de vue de notre lien émotionnel au vivant) à réaliser !

 

 

Tu es aussi membre du Conseil Scientifique de Qui Veut Rafraichir Sa Ville ? Tu as été administrateur de Biovallée – démarche territoriale de transition écologique – et de son « Territoire Apprenant », coordinateur du pôle de formation Les Alvéoles… Tu t’investis beaucoup dans la transmission et la vulgarisation scientifique. Pourquoi cette volonté de contribution ?

Nous vivons une période paradoxale : nous n’avons probablement jamais eu autant de connaissances scientifiques disponibles, et pourtant leur appropriation collective reste difficile. Je suis convaincu que l’un des grands défis de notre époque consiste à rendre ces connaissances partageables, compréhensibles et mobilisatrices.

La vulgarisation scientifique est souvent perçue comme un exercice de simplification. Je la vois plutôt comme un travail de traduction et de mise en récit. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas seulement de transmettre des informations, mais de créer les conditions d’un passage à l’action. Une conférence, une formation ou un échange réussi, ce n’est pas quelqu’un qui repart avec davantage de certitudes : c’est quelqu’un qui regarde différemment son territoire et se sent davantage capable d’agir.

J’ai toujours aimé occuper cette place de passeur entre différents mondes : la recherche, l’agriculture, les collectivités, les citoyens. Peut-être parce que les sujets auxquels nous faisons face aujourd’hui demandent moins des experts isolés que des personnes capables de relier.

 

Quelle place occupe le vivant à tes yeux et quelle est ta vision de sa robustesse pour les prochaines années ?

Le vivant occupe une place centrale dans ma manière de regarder le monde. J’ai tendance à le voir comme un phare.

Non pas quelque chose à idéaliser ou à romantiser, mais un ensemble de principes éprouvés par des millions d’années d’évolution et dont nous aurions intérêt à nous inspirer davantage. Si nous ne voulons pas sombrer collectivement, je ne vois pas de piste plus solide que celle consistant à repenser profondément nos modes de vie à partir des principes du vivant : diversité, interdépendance, coopération, sobriété, capacité d’adaptation, robustesse.

Je reste lucide sur les difficultés des prochaines années. Nous allons probablement traverser des tensions fortes, des fragilités croissantes et des formes d’instabilité. Mais le vivant possède aussi une immense capacité de régénération, à condition que nous recréions les conditions qui la rendent possible.

 

De quelles ressources ou soutiens aurais-tu besoin pour faire advenir le monde tel que tu l’imagines ?

Paradoxalement, je ne crois pas que nous manquions d’abord de compétences techniques. Ce pays regorge de techniciens, d’ingénieurs, de chercheurs, d’agriculteurs expérimentateurs, de collectivités engagées. Nous savons déjà énormément de choses. Le défi principal me semble être ailleurs : dans notre capacité à embarquer collectivement, à donner un cap clair et à lever progressivement les freins aux transformations nécessaires.

Nous avons d’abord besoin de personnes capables de raconter des histoires. Des « pères et mères castors » qui redonnent envie de rêver, de coopérer et d’imaginer des futurs désirables.

Nous avons aussi besoin de rendre visibles des actions qui fonctionnent, concrètement, sur le terrain. Je n’ai rien observé de plus puissant que les rencontres entre pairs : un agriculteur qui parle à un autre agriculteur, un élu à un autre élu, un médecin à un autre médecin. Ces voyages apprenants sont souvent bien plus transformateurs que de longs rapports.

Enfin, nous avons profondément besoin de relais politiques locaux : des personnes capables de prendre des risques pour que les initiatives cessent d’être isolées et deviennent systémiques. Les transformations dont nous parlons ne pourront être ni individuelles ni marginales : faisons en sorte qu’elles deviennent collectives et sociétales.

 

 

Des propos recueillis par Coryne Nicq • juin 2026

 

 

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